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n°3 novembre 2013 : La forêt et ses marges. Autour de la biogéographie historique : outils, résultats, enjeux:

Editorial : la forêt et ses marges. Autour de la biogéographie historique : outils, résultats, enjeux.

JeanPierre HussonXavier Rochel


Par Jean-Pierre Husson et Xavier Rochel, Université de Lorraine



1. Forêt et espaces dits naturels : des enjeux forts pour la géographie historique



La biogéographie historique a parmi ses objectifs celui de tenter de restituer des paysages anciens, de tisser du continuum entre le passé et l’actuel, de modéliser des scénarios d’évolution de la végétation. Ceux-ci s’avèrent presque toujours heurtés et incomplets si les sources archivistiques et de terrain manquent, ou sont trop peu explicites. Néanmoins, cette posture scientifique se révèle souvent utile pour replacer dans un cadre temporel large la gestion actuelle des espaces dits naturels ; elle se place par exemple en amont des investigations entreprises en écologie du paysage, autour des questions de trame verte.



Longtemps restée en marge et discrète, cette spécialité concernait peu les auteurs francophones, à l’exception presque exclusive des chercheurs qui travaillaient à l’échelle du massif forestier, bel objet géographique s’il en est. Gérard Houzard (1) avait été un des pionniers les plus en vue parmi ceux qui tracèrent le chemin de cette quête assez délicate à problématiser, à la croisée de différentes disciplines (géographie, histoire, écologie du paysage, phytosociologie, botanique, etc.). Outre-Manche, l’approche des massifs forestiers, de leur histoire et des paysages associés était le fait d’un autre grand pionnier, Oliver Rackham (2), dont les recherches allaient rapidement prendre un écho considérable.



Les chercheurs concernés avaient alors trop peu l’habitude de se rencontrer, d’échanger des points de vue et des résultats, enfin de confronter leurs outils, leurs méthodes, leurs objectifs. La fondation du Groupe d’Histoire des Forêts Françaises (G.H.F.F.) en 1980, à l’initiative commune de l’historien Denis Woronoff et du géographe Georges Bertrand notamment, apporta aux chercheurs concernés la structure de soutien et la tribune de publication qui leur manquaient. Le jubilé du G.H.F.F. en février prochain sera d’ailleurs l’occasion de célébrer ce moment fort de l’étude pluridisciplinaire des milieux dits naturels en France. Sur un terreau devenu fertile dans les années 1980, études et publications poussèrent avec vitalité autour du domaine de la forêt, des marges et lisières, et également des objets associés : bosquets, linéaires arborés, ripisylves ; en somme, tout ce qui entre désormais sous le vocable « trame verte » (3). La démarche n’était pas purement académique ; elle répondait à des interrogations fortes. Elle était portée par des enjeux actuels tels que les effets attendus des variations climatiques ou le problème des tempêtes ; elle fut portée également, un peu plus tard, par les gains de productivité scientifique apportés par l’usage des SIG. Les questions posées s’affinèrent, s’orientèrent en particulier vers les territoires flous, d’entre-deux, qui bénéficiaient des recherches théoriques et appliquées des précurseurs quantitativistes.



2. La forêt, le saltus, deux notions antagonistes ou imbriquées ?



Ce numéro de la Révue de Géographie Historique offre une tribune à ce thème désormais entré dans une approche mature, partagée et comprise de tous. La forêt, sylvosystème largement anthropisé, ne se comprend que dans le cadre des liens ou synapses qui relient les espaces forestiers, les marges floues, et les terres du finage définies par une occupation agricole plus ou moins continue. On voit là apparaître la très (trop ?) traditionnelle trilogie ager, saltus, sylva.



Espace flou et concept incertain, le saltus se conçoit de deux façons. La définition traditionnelle, probablement toujours la plus courante, y voit d’abord une réalité agronomique. Cette acception est dans la droite ligne de l’utilisation historique du terme par les Latins. Le saltus est une sorte d’entre-deux ni abandonné à l’arbre, ni totalement intégré au finage cultivé, et dont la vocation est surtout, mais non exclusivement, pastorale, comme l’établit Georges Bertrand dans sa contribution à l’Histoire de la France rurale : « Le saltus et l’espace pastoral ne se recouvrent pas exactement. Le saltus représente l’ensemble des terrains qui ne sont pas régulièrement cultivés et qui n’ont pas de couvert forestier continu et fermé ». Parfois écobué, pour éviter l’embroussaillement ou pour permettre la mise en place épisodique de cultures de marge, il est « le royaume du feu ». Le saltus est d’abord un lieu de pâture, de cueillette, de prélèvements divers, où les apports améliorants sont inexistants ou rares ; il est donc appauvri, voire oligotrophe. Logiquement, Georges Bertrand n’intègre donc pas les prairies (dans le sens agronomique du terme) au saltus.



D’autres chercheurs ont tenté d’actualiser le terme de façon à le faire correspondre au mieux à certaines questions contemporaines (4). Ceci les mène à intégrer au saltus les prairies, les prés-bois, ainsi que certaines parcelles arborées. L’acception large ainsi défendue se justifie par les problématiques actuelles en matière de biodiversité et d’écologie du paysage, et leurs prolongements dans les politiques publiques. Le saltus rassemble alors non plus ce qui est en réserve, pastoral, exploité extensivement, appauvri, mais plutôt ce qui, dans l’espace agricole, semble suffisamment biodiversifié, hétérogène en termes de structures paysagères. L’approche est plus écologique et paysagère qu’agronomique. Dans cette acception, le saltus rassemble finalement les catégories d’occupation du sol que les politiques publiques souhaitent défendre face aux dangers supposés de la grande culture. Dans une société qui fait ce qu’elle peut pour sauver ses surfaces enherbées, peut-on encore grouper la prairie dans la même catégorie que l’orge, le colza ou le maïs ?



Aujourd’hui comme autrefois, beaucoup d’espaces rentrent donc avec difficulté dans une catégorie bien définie d’occupation du sol. Les hésitations sur les seuils statistiques définissant la forêt dans différentes régions du monde devraient pourtant faire réfléchir, montrer que les climats et les sols comme l’activité des hommes génèrent des paysages d’entre-deux où se mêlent le boisé, l’arboré, le buissonnant, l’herbacé ; le naturel, l’anthropique ; l’agricole, le pastoral, le sylvestre. En (bio-) géographie historique, la question de la place du saltus vaut d’être posée car elle est incertaine dans l’espace et mouvante dans le temps. Par le passé, la connivence entre les différentes composantes du finage était forte, inscrite dans les pratiques agraires, avec des lisières effilochées, du vide et du plein mêlés que l’Ordonnance de 1669 peina à séparer malgré la ténacité du corps forestier à faire appliquer ce texte. Les pratiques agraires en forêt étaient multiples ; le sartage ardennais en est un exemple emblématique.



Le caractère incertain de la délimitation dans l’espace se doublait d’évolutions constantes qui font des forêts et de leurs marges des paysages mouvants, bien loin du caractère « naturel » immuable qu’on leur attribue parfois. Dans sa définition habituelle d’entre-deux, le saltus était un espace de respiration. Par le jeu de forces opposées, il était menacé sans cesse par le défrichement (et donc son intégration à l’ager) ou par le reboisement. Ce dernier pouvait s’opérer par reconquête naturelle débutée à partir de lambeaux de haies, de bosquets, d’espaces envahis par des peuplements frutescents. Plus souvent, la reconquête était faite par reboisement artificiel.



Les missions LIDAR, la mise en SIG des cartes et plans anciens font donc découvrir des configurations de massifs et d’espaces ouverts fort différentes de l’actuel, et très dynamiques dans le temps (5). Aujourd’hui, le saltus semble ne plus avoir plus de sens dans nos systèmes agricoles dominants peu économes, qui font peu de cas du principe de réserve foncière, et qui achèvent de bannir l’extensif. Néanmoins, dans le contexte de la reconnaissance portée aux marges des mosaïques (les unités agro-physionomiques des agronomes), un intérêt renouvelé se porte sur ces territoire reconnus dans les textes du Grenelle.



3. De la diversité des approches sur le lien entre les forêts, leurs lisières et les marges



Ce numéro thématique est organisé autour de cinq articles centrés sur la problématique principale, un article en varia, un compte rendu de thèse et la présentation de trois ouvrages en rapport avec le sujet. Ce contenu tend à démontrer la complexité du lien qui associe les forêts, leurs lisières et les marges dessinées en espaces bien identifiés ou à l’inverse flous. Le texte de Jean-Pierre Husson invite à cadrer ce sujet et nous éclaire sur les évolutions prises par ces typologies de contacts établis dans des approches multiscalaires. Il s’agit d’une suite de propos liminaires confirmant la nécessité à travailler ensemble, en réseau, en maintenant un même cap pour des disciplines qui désormais se connaissent et utilisent des outils disponibles complémentaires autour de cette question des marges. Celle-ci a du sens et elle offre des argumentaires pour travailler sur le lien entre le foncier et son occupation, sur les dynamiques spatiales, sur les expositions aux regards des zones de contacts positionnées entre des lieux ouverts et fermés.



Xavier Rochel montre comment les forestiers de l’Epoque Moderne eurent l’obsession de cadrer territorialement un espace forestier qui leur semblait trop mal défini pour être bien défendu et bien géré. Lors des opérations de reprise en main des bois communaux, ils établirent des limites fixes et matérialisées, ainsi qu’un parcellaire destiné à être le cadre immuable d’un véritable aménagement forestier. A côté des coupons affouagers, régulièrement exploités, le « quart en réserve » était le lieu d’une accumulation de capital en bois destiné à parer les éventuels coups durs matériels ou financiers subis par la communauté. L’examen des registres de martelages nuance l’image de cette belle idée qui ne fut qu’imparfaitement réalisée.



Les trois auteurs suivants déclinent le sujet des marges du finage dans des études de cas régionalisées. Tout d’abord, Sylvain Olivier approche sur un pas de temps de quatre siècles les oscillations entre infield et outfield dans le Lodévois à propos de l’exploitation du genêt d’Espagne, plante spontanée ou cultivée qui permettait de produire des fibres textiles rustiques. Alexandre Verdier étudie le magnifique terrier de l’abbaye de Gorze (Moselle) dressé entre 1746 et 1749 dans le but de faire l’inventaire d’un vaste temporel foncier. La précision et l’exhaustivité du dossier ouvrent de nouveaux champs d’investigation sur l’évolution des systèmes d’openfield et leurs marges, en particulier avec ce qu’il subsiste des pelouses sèches situées sur les hauteurs des fronts de cote. Ensuite, Stéphane Blond analyse, à partir des cartes routières de l’atlas de Trudaine dédiées à l’ancienne généralité de Metz (Trois-Évêchés), les liens qui unissent les routes et les espaces boisés au XVIIIe siècle.



Enfin, Jérôme Froger apporte une note d’exotisme à ce numéro en donnant un témoignage original : l’affichage par Thomas-Etienne Boldgerd d’un début de conscience écologique dans les écrits que cet homme d’affaire nous laisse à propos de l’équilibre agro-forestier à l’île Maurice à l’extrême fin du XVIIIe siècle.



Notes :



HOUZARD Gérard. 1980. Les massifs forestiers d’Andaines et Ecouves. Alençon, Société Historique et Archéologique de l’Orne, 2008 (réédition), Mémoires et documents N° 6, 2 tomes, 208 p. + plans hors texte



RACKHAM Oliver. 1976. Trees and Woodlands in the British Landscape. Londres : Phoenix Press, 2002 (réédition), 234 p. RACKHAM Oliver. 1989. The last Forest : the story of Hatfield Forest. Londres : Dent & sons, 301 p.



Il faut également signaler l’existence plus récente du G.H.Z.H. (Groupe d’histoire des zones humides) qui  affiche des objectifs proches  de ceux poursuivis par le G.H.F.F.: aborder de façon systémique un espace à la croisée de l’histoire et l’écologie.



POUX X., NARCY J-B., RAMAIN B. 2009.  Le saltus : un concept historique pour mieux penser aujourd’hui les relations entre agriculture et biodiversité. Courrier de l’environnement de l’INRA n° 57, juillet 2009. POUX Xavier, NARCY Jean-Baptiste, RAMAIN Blandine. 2009. Réinvestir le saltus dans la pensée agronomique moderne : vers un nouveau front eco-politique ?, L'Espace Politique [En ligne], 2009-3, consulté le 16 avril 2012. URL : http://espacepolitique.revues.org/index1495.html



HUSSON Jean-Pierre, ROCHEL Xavier (sous la direction de). Le massif forestier objet géographique. Revue géographique de l’Est, 2009, vol. 49, [en ligne], consulté le 16 avril 2012. URL : http://rge.revues.org/1914.



 


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