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N°10-11 mai 2017 : Géographie historique et guerres:

Décrypter les cartes anciennes mises au service de la guerre et de la diplomatie L’exemple lorrain (1633-1736)

JeanPierre Husson


 Par Jean-Pierre Husson (Professeur des Universités en géographie, IHEDN 157° session Reims, Université de Lorraine, site de Nancy, laboratoire LOTERR)



Résumé : Le contenu et le discours des cartes accompagnent la guerre et la paix. En Lorraine, entre 1633 et 1736, trois types de productions cartographiques traduisent fidèlement les faits d’armes et la diplomatie. Le temps des malheurs des guerres correspond à la cartographie pointilliste des places fortes. Les occupations par la France intègrent la Lorraine dans l’ample système défensif du Pré Carré. Enfin, sous le règne de Léopold s’opèrent des retouches sur les limites, des échanges de territoires traduits par des cartes topographiques.



Mots-clés : cartes et plans, enclaves, Pré Carré, citadelle, discours, guerre, diplomatie.



Abstract : Maps discourse and contents evolve along time with war and peace. In Lorraine, between 1633 and 1736, three kinds of cartographic productions derive from feats of arms and diplomacy. During the wars are produced pointillist cartographies of fortified places. During the French occupation, Lorraine is progressively integrated into the Pré Carré defensive system. At last, during the reign of Leopold, new maps reflect a new context, political limits being rectified, territorial exchanges taking place.



Keywords : maps, territorial enclaves, Pré Carré, citadels, discourse, war, diplomacy.



« Polymorphe, imprévisible dans le temps et dans l’espace, la frontière sépare et unit, rassure et inquiète » (Ch. Desplat, 2000)



Si les actuelles approches de la géographie au sein des démocraties adhèrent mal à l’idée de faire la guerre mais plutôt à celle d’aménager et ménager les lieux, ses outils contribuent incontestablement à éclairer la dimension militaire des territoires traités du dedans ou vus du dehors, lus par les voisins soucieux de s’immiscer dans l’échiquier stratégique. Cette façon d’appréhender l’espace se vérifie dans les étapes de la construction du royaume capétien. Dès les XVe et XVIe siècles (Pelletier, 2009) (1), la France cherche à identifier ses possessions et marges (2). Les changements opérés, les translations territoriales réussies, les annexions, etc. sont traduites par des cicatrices longtemps demeurées pérennes, des coutures, des linéaments et enclaves. En ce qui concerne la Lorraine, le pas de temps courant de 1633 (3) à 1736 éclaire parfaitement ce propos et concerne un territoire d’entre-deux (Jalabert, 2003,2014 ; Van Der Vekene, 1980). Sur ce siècle, on passe progressivement d’un espace frontalier incontrôlé et confus à une province entrée tardivement (1766) dans le giron français à la mort de Stanislas. La démonstration suivie peut, par ses résultats, être transposable à d’autres territoires, comparée à des situations plus récentes ou actuelles. Elles offrent de nombreuses similitudes avec l’analyse qui est menée dans cet exposé. Dans la Lorraine des XVIIe et XVIIIe siècles existaient tout à la fois de nombreux éléments de casus belli et d’ententes négociées avec les voisins car les enjeux listés pouvaient être fondamentaux (l’établissement du Pré Carré) ou à l’inverse modestes, brouillés par la complexité du puzzle géopolitique hérité du lointain partage de Verdun (843). La Loraine disposait de frontières incertaines (4), des enclaves (Delsalle , Ferrer, 2001 ; Jalabert, Husson, 2007 ; Catala et col. , 2011) et des possessions extérieures parfois intriquées entre elles (5), la présence de périmètres à suzeraineté partagée (villages mi-partis), la conservation de terres de surséance (comté de Fontenoy et région de Lamarche), de mouvance, de synapses (par exemple, le Val de Lièpvre riche de ses mines de métaux non ferreux, le pays Welche de langue latine infiltré en Alsace). A partir de 1661 s’ajoute le linéaire routier ex-territorialisé appelé chemin d’Allemagne ou d’Alsace. La démarche de géographie historique invite à croiser les temporalités et les espaces multiscalaires mais privilégie le lieu par rapport à la chronologie, le croisement des deux étant attribut, apportant un supplément de sens et d’épaisseur à l’espace, et avec une traduction souhaitable en système.



Le pas de temps 1633-1736 débute tragiquement pour la Lorraine qui subit de façon récurrente  les horreurs de la guerre de Trente Ans, ce qui s’est traduit par un effondrement démographique (Laperche-Fournel, 1985). Cet épisode brise de façon irréversible la pérennité d’un état tampon jusqu’alors solide, situé entre France et Saint-Empire et longtemps porté par le rêve d’une construction lotharingienne (6) revendiquée par les ducs de Bourgogne (Charles le Téméraire) puis la dynastie d’Anjou  (René II de Lorraine). A partir de 1633, cortèges de pillages, violence et épidémies désolent les Duchés. Ces drames sont bien connus grâce à l’œuvre de Callot. On mesure également la violence inouïe des épisodes subis à partir des témoignages de Pierre Fourrier, curé de Mattaincourt ou du journal de Jean Bauchez, greffier de Plappeville.  Avec la signature des traités de Wesphalie (1648), la paix revenue laisse un territoire lorrain souvent exsangue. Les Wüstungen (villages et hameaux désertés) sont nombreux, les populations ayant été décimées ou plus prosaïquement été incapables d’endosser les dettes qui courent sur les communautés. Les désertions furent longues à cicatriser (1670-1730). Forêts, friches et terres vaines, espaces délaissés ont été partout conquérants (Husson, 1999). Le temps de convalescence est contrarié par les occupations des troupes du Roi. Celles-ci se succèdent presque sans discontinuité jusqu’en 1714. La paix de Ryswick (1697) permet cependant le retour de Léopold. Ce prince engage une remise en ordre des Duchés précédée d’un inventaire des ressources (7). Dans le contexte troublé d’une fin de règne aux abois, Louis XIV doit se résoudre à une troisième occupation des Duchés (nov. 1702 à nov.1714). Malgré le contexte difficile du Petit Age glaciaire, la Lorraine entrait enfin dans une phase de redressement qui, à l’aube de l’arrivée de Stanislas en Lorraine allait se traduire par un équilibre satisfaisant, le début d’un cercle vertueux s’esquissant pour être cependant vite dégradé (Husson, 2016). Dès la fin du XVIIIe siècle, les premiers effets négatifs dus à des phénomènes de surpeuplement s’imposent : décapitalisation forestière, paupérisation traduite par le recul du ratio laboureurs/manouvriers, endettement fréquent détecté dans les inventaires après décès,  érosion des sols à rapprocher de la récurrence des accidents climatiques.



Sur le pas de temps concerné, associer guerres, poliorcétique (art de conduire un siège) et cartes semble essentiel et éclairant pour traduire les conflits et les mots de la guerre en réalités territoriales. La cartographie balbutie, avance à pas inégaux. Elle n’est pas encore dotée des outils suffisants et du langage partagé nécessaires pour en faire un véritable outil de dialogue (Verdier, 2015). Elle reste encore dans l’affichage, le sensible, l’affectif. D. Nordman a souligné la filiation entre la frontière, l’affrontement et l’armature militaire. Il relie ces objets au registre de l’agression, jusqu’à ce que le prince trouve en face de lui une autre puissance. Cette rencontre conduit à créer et à fixer des limites. Elles sont l’expression négociée et pacifique des états. Localement, ce stade fut tardivement réalisé. La Lorraine de 1633 s’est délitée sous les effets d’une guerre subie. Cet événement dégèle le patient, tenace et parfois ambitieux projet d’une lignée de ducs actifs établie de René II à Charles III (8) et son fils Henri II. Ces princes avaient voulu exister et compter dans une Europe déchirée par la Réforme puis la Contre Réforme, avec l’application du principe du Cujus Regio expérimenté dès 1555 dans le saint-Empire. Avec l’extension spatiale de la guerre de Trente Ans ressurgissent des tensions pour partie liées à l’existence de frontières politiques, linguistiques et religieuses compliquées, recoupées, discordantes. La Lorraine devient pour deux tiers de siècle le théâtre d’une suite de conflits. Cet espace fonctionne en mode de diffluence. Ses territoires sont à prendre, à ravager pour les troupes d’occupations qui y séjournent (9). Ils sont écartelés, rompus et perdent en vision d’ensemble. Ils sont surtout cartographiés de l’extérieur, tout projet lorrain disparaissant avec la tourmente. Le temps des déshérences dure. Entre 1730 et 1750, les cartes des Naudin et même Cassini figurent encore des villages ou hameaux (10) abandonnés et signalés par un clocher renversé ! Cette période troublée des années 1640 est conservée en mémoire par des portraits ponctuels, principalement des cartes, des dessins à l’encre de places fortes. Ces documents se différencient des portraits de villes du Siècle d’Or par la faible prise de hauteur des plans (11). Il s’agit aussi de dessins de villes à l’aspect insulaire (Israël Sylvestre), circonscrits de marais dont la hauteur d’eau est modulable (12) en cas de danger. L’hydrosystème de défense semble alors atteindre un niveau de technicité élevé à valider ou infirmer en comparant avec le terrain et les traces archéologiques dont nous disposons.



Dans la chronologie des faits, cette perception ponctuelle du territoire chevauche en partie la mise en place d’un projet qui avance au rythme des victoires du Roi et des rapports de force entretenus avec les voisins. Ce projet est scellé dès 1552, quand Henri II annexe les Trois-Evêchés (Choné, 2012 ; Husson, 2013). Ceux-ci conservent le statut «d’étranger effectif ».Il s’agit de pièces avancées de l’échiquier national vers l’est, tout particulièrement Metz dont la valeur stratégique est soulignée par tous les officiers ; de Turenne (13) au maréchal de Belle-Isle (Trappp, Wagner, 2013). Ces points d’ancrages structurés en linéaments égrènent, suite à la confirmation du traité de Vincennes (1661), le tracé du chemin ex-territorialisé reliant Metz à Phalsbourg, en évitant de traverser les Duchés (Barthélémy, 1965). En dehors de cet axe, des places fortes devenues inutiles ou risquant d’être réinvesties par l’ennemi sont détruites (La Mothe en 1645). Parfois, elles sont successivement démembrées, rétablies, réparées et au final soumises à un lent mais irrémédiable déclin. Le retour à la paix et l’arrivée de Léopold (1698) marquent une dernière étape où guerre et carte continuent à s’associer mais en variant à la fois par les messages, les contenus et les échelles. La diplomatie remplace la guerre qui n’est plus un moteur direct dans la mesure où ses terrains  d’action se sont éloignés de la Lorraine (14). Pour son voisin français, le potentiel de contraintes stratégiques (15) qu’elle représente a désormais presque disparu. Localement et à quelques exceptions près comme le traité de Paris (1718) qui amène à échanger la châtellenie de Rambervillers contre la place forte de Longwy et ses environs, l’essentiel des tractations concerne de tout petits espaces, des enclaves qui sont des territoires de discordance politique. On s’évertue également à dessiner des tracés géométriques de limites là où elles étaient jusqu’alors demeurées confuses. Bref, le lien étroit entre guerre et carte se décline en trois temps, autour de trois types de scénarios et pour trois types de messages et d’échelles. La réalité n’est pas aussi simple que cet essai de typologie veut le dire. Les façons d’aborder et de traiter à propos des territoires évoluent, se télescopent et dépendent aussi de la maitrise technique du cartographe et du message qu’il souhaite apporter, voire de l’illusion qu’il souhaite entretenir en montrant par exemple une ville forte a priori solide, en fait peu défendable depuis les destructions partielles opérées à la demande du cardinal de Richelieu .



I. La Lorraine d’après 1633 : points et pions sur un échiquier où s’amenuisent les enjeux locaux



A. Un système territorial délité



A partir de 1633, la Lorraine entre dans des turbulences où elle perd toute autonomie. Elle est dominée, voire laminée par des ambitions extérieures qui dépassent très largement son jeu et son rayonnement diplomatique, même si les ducs Charles IV (1624-1675) et Charles V (1675-1690) sont des hommes de guerre portés par de grandes ambitions pour l’essentiel réalisées au service des Habsbourg, contre la Sublime Porte. Les scénarios imposés fournissent des enseignements féconds. Dès 1632, et à titre préventif, Louis XIII fait occuper les Duchés. Charles IV doit livrer au Roi des places fortes qui verrouillent la vallée de la Meuse en direction des Pays-Bas espagnols. Il s’agit de Dun, Jametz et Stenay. La prise de possession de Marsal est également confirmée. Nous sommes bien dans une application diplomatique réticulaire par points, par pions, à l’image du jeu d’échec. Dès 1633, le revirement du duc provoque un durcissement immédiat de la France qui mesure cette erreur en aubaine. Le traité de Charmes (sept. 1633) aggrave les contraintes imposées par celui de Liverdun (juin 1632). Il fait suite au siège de Nancy mis en carte par Melchior Tavernier. L’auteur désigne les positions des troupes assiégeantes et décrit la ville protégée par ses fortifications rasantes qui avaient déjà été mises en scène dans la carte dressée par Claude de La Ruelle. En 1633, Nancy est cernée par un linéaire de tranchées terrassées sur une vingtaine de kilomètres. Ponts et châteaux situés en périphérie ont été démembrés ou rompus pour assurer l’isolement de la ville. Avec l’abdication de Charles IV (1634) débute pour le duc un très long exil prolongé jusqu’à son décès en 1675. Désormais, la Lorraine n’est plus lisible sur l’échiquier. Elle confirme son statut peu enviable de terre à prendre, à ravager. C’est un  champ de batailles. La province est pillée, mise en coupe réglée (16). Le sac de Saint-Nicolas-de-Port (1635) atteint des sommets d’horreurs. Fort complexe, avec des imbroglios, des trahisons faites par des ducs inconstants, la période qui précède le terrible gouvernorat de la Ferté-Sénectère (1643-1661) (Braun, 1906) est ponctuée de rémissions sans éclaircie qui ne changent pas le discours des cartes. Il s’agit principalement d’une mise en carte pointilliste de l’espace, par place forte affichée invulnérable ou à l’inverse démembrée, sans qu’une véritable lecture territoriale d’ensemble puisse se dégager. La carte ou plus communément le plan (17)précèdent alors rarement l’acte d’aménagement, voire en sont déconnectés. L’essentiel reste de montrer sa force, d’impressionner l’adversaire. C’est l’objectif poursuivi avec les séries de plans de villes fortifiées dressées par Beaulieu (18). Leur facture diffère fortement des portraits de villes de la Renaissance lorraine, établis pour afficher la réussite d’une ville heureuse, prospère. Les plans de Beaulieu, Tassin ou Mérian relayés par les gravures d’Israël Sylvestre ou de Jaques Callot œuvrent tous dans le même sens. Ils fournissent une approche ponctuelle de l’espace ignorent ce qui est en dehors du réseau de fortification, avec fréquemment l’impression d’un effet de beigne car le cœur de la ville est souvent peu renseigné par rapport aux précisions portées à la description des défenses et des portes. Ces plans prennent pour angle l’approche poliorcétique, ce qui explique le vif intérêt porté aux étendues d’eaux stagnantes et vapeurs (Guillerme, 1983). Poursuivre cet objectif dicte l’élimination des bâtis placés à l’extérieur de la ville : les faubourgs, les moulins et même les abbayes (19).



B. Des postures cartographiques insulaires, ponctuelles



La période de troubles prive la Lorraine de toute approche globale de ses territoires au profit d’un genre particulier, celui des plans de forteresse. Les apparences peuvent être trompeuses. La place de Damvillers peut paraître puissante. Dans la réalité, elle fut un rouage défensif assez modeste. Baignée par la Thinte, sous-affluent de rive droite de la Meuse, elle semble former une île. A deux reprises est notée la mention « Marais », avec en décor deux pâtres, probable réminiscence antiquisante de l’artiste chargé d’effectuer le dessin. L’effet de « beigne » fait que nous ne sommes pas renseignés sur l’intérieur de la cité. Sa défense est à priori sans proportion réelle avec le site et la situation. La vue à vol d’oiseau (doc. 1) porte semblable discours destiné à impressionner. La facture du dessin souligne l’isolement, reste assez évasif sur les fortifications rasantes. Un ciel immense crée l’artifice, consomme plus de la moitié du dessin pour porter une longue banderole où figure le nom de la citadelle. Tout cela relève du mythe, y compris les deux lansquenets qui s’exercent au premier plan. En épilogue, la carte des Naudin (1729-1738) confirme bien une fortification avec huit bastions (doc. 2) et des dérivations d’eau pour inonder les douves. En grosses lettres est notée la mention suivante : « les fortifications sont rasées ». Dans le contexte de paix qui accompagne la construction des routes des Lumières, les dessinateurs de Trudaine (doc. 3) ne s’embarrassent plus de ce mode de représentation. Ils tracent une ville ronde, avec un lavis rose soutenu et des esquisses de tours semi-circulaires. Nous ne sommes pas du tout dans la réalité de ce qui a existé.



Document 1 : Vue de la place forte de Damvillers au XVIIe siècle





Image classique d’une place forte à l’aspect insulaire, accessible par une seule chaussée exondée. Le moulin sis sur la rivière est le seul habitat situé hors les murs, la faiblesse entretenue de la pente empêchant une roue de tourner normalement intra muros. Les systèmes fortifiés rasants précédent de vastes prairies humides.



Document. 2  : Damvillers (détail de la carte dressée par les Naudin entre 1729 et 1738)





La route digue est conservée. La place forte semble intacte, avec ses douves et bastions. Deux mentions infirment cet avis. D’abord, l’étang est ruiné, ce qui dans le langage des militaires signifie que l’hydrosystème n’est plus activé. En second, sous le nom de la ville est noté en gras la mention « les fortifications sont razées (sic.) ». Enfin, la redoute avancée est devenue l’ile d’Envie.



Document 3 : Danvillers figuré dans l’atlas des routes de Trudaine





Etabli une génération après les cartes des Naudin, l’atlas de Trudaine dessine en priorité le tracé des routes des Lumières. La ville est résumée à un à-plat de couleur rose, sommaire, cerné par des sinuosités qui laissent penser à des tours. Tout cela est fantaisiste. Seul le passage de la route dans le tissu urbain parait plausible.



L’exemple de la citadelle de Marsal confirme et précise les messages fournis par les représentations de Damvillers. La place forte de Marsal eut son heure de gloire quand elle fut prise en 1663 par Louis XIV (20).L’iconographie et les cartes sont abondantes et servent à guider son évolution. La défense par l’hydrosystème fut performante tant que ce dernier fut entretenu. Au cours du XVIIIe siècle, la fonction militaire s’enlise (Husson, Martin, 2009), quand la position de Marsal n’entre plus dans la défense de la frontière translatée sur la ligne Montmédy-Bitche. Beaulieu livre un plan précis de la cité (21), espace insulaire construit sur les dépôts de briquetages (22). Les alentours sont inondés à partir de la Seille. La rivière méandre paresseusement en dessinant des chenaux anastomosés. Les digues recouvertes de routes d’accès sont équipées de systèmes de régulation servant à obtenir le niveau d’eau souhaité. La carte mélange trois genres. Le plan en beigne décrit avec précision la citadelle, sans renseigner sur l’intérieur du tissu bâti érigé à l’abri des murailles rasantes et bastions. Le dessin dresse le cadre environnemental : la plate vallée de la Seille au lit majeur fort étendu avant que des opérations de drainage soient engagées, les collines dont les versants bien exposés ont été drapés d’un vignoble aujourd’hui en renaissance (Vic). Au plan et au dessin s’ajoutent des formes allégoriques. Des drapeaux et des têtes monstrueuses ornent le cartouche du titre. Des troupes en état de marche investissent une des routes-digues qui conduit à la ville ou sont sur le qui-vive, prêtes à fondre sur Marsal  à partir des sommets des collines dominant le village d’Haraucourt qui n’est pas figuré sur le plan.



Document 4 : Détail du plan Beaulieu présentant la citadelle de Marsal





(source A. D. Moselle CP 1142). Marsal est dessiné par Beaulieu (1612-1674), ingénieur militaire et géographe du Roi. Le plan sert à renseigner les militaires. Il localise des troupes postées en position dominante par rapport à la route conduisant à Dieuze. La place forte dessinée en prenant de la hauteur n’est pas renseignée dans son contenu mais seulement à propos de son corset de fortifications, ses douves ainsi que les deux routes-ponts qui dominent l’hydrosystème créé à partir des méandres de la Seille.



Document 5 : Marsal déjà endormie





Ce beau plan du milieu du XVIII° siècle (A.D. Moselle CP 1141) diffère du précédent, gagne en qualité et en rendu esthétique. La comparaison avec le plan Beaulieu souligne les efforts consentis pour améliorer la capacité de défense de Marsal. Ici, le cœur de la cité est renseigné. Le plan signale le lacis des rues, l’emplacement des quatre casernes  et la collégiale Saint-Léger. Dans la réalité, les textes contemporains de ce plan  (cf. Husson, Martin, 2009) présentent une place plutôt délabrée, peu défendable où l’hydrosystème s’enlise faute d’être entretenu et régulièrement curé.



Documet 6 : Un système défensif fossilisé





Aujourd’hui, à Marsal l’essentiel des bastions et escarpes  est enseveli sous des pelouses, les douves ayant été reconquises par des prairies humides hallophiles (salées) mises en valeur par un chemin sur caillebotis. Le cliché montre à droite l’escalier qui jouxte la porte de France, au premier plan l’emplacement d’une caserne qui fut rasée. Actuellement un projet de requalification des bâtis conservés a été présenté en septembre 2016 (cliché J.-P. Husson).



 



II. Le retour progressif à un projet défensif d’envergure mais manipulé de l’extérieur



A. Un territoire couturé sous la contrainte



A partir de 1641, l’espace géostratégique lorrain se clarifie. Les Duchés sont occupés, les ennemis potentiels et réels affaiblis ou vaincus et dispersés. Dès 1633, la création du parlement de Metz a fait entrer dans les Trois-Evêchés (23) une réforme judiciaire durable, les compétences de ce Parlement étant calquées sur celui de Paris. La victoire du Grand Condé à Rocroi (1643) confirme la prééminence française sur l’Espagne toute proche par la possession des Pays-Bas espagnols. Elle prépare la mise en place du Pré Carré. Fort de cet avantage militaire, Condé fait capituler Thionville (8 août 1643) puis Sierck (2 septembre de la même année). Ces faits d’armes marquent le début d’une suite d’annexions, parfois de rétrocessions, avec Montmédy (1657), Marville, Moyenvic (1659), Marsal (1663).La tutelle française amène le retour au calme, à l’ordre. Charles IV effectue une présence à éclipse dans ses Duchés appauvris, ruinés, menacés par l’invasion des meutes de loups (24). En 1654, il est retenu par les Espagnols ; en 1670, il doit fuir les Duchés à nouveau occupés par Louis XIV.



 Au cours de cette période, les cartes changent d’échelle, de discours et de contenu. La Lorraine semble entrée de façon indiscutée dans la mouvance royale. Le contenu de son manteau d’Arlequin devient secondaire par rapport aux lignes de force qui se construisent. D’abord, une ligne centrale autour du chemin d’Allemagne puis bien vite, à partir de la seconde occupation de 1670, avec le système du Pré Carré qui court de Montmédy à Bitche en butant sur l’entonnoir fermé par la place de Metz. Cette période n’engage pas un choix définitif des systèmes de défense mais plaide plutôt pour deux, voire trois lignes successives si l’on retient en avant-ligne les citadelles de Landau et Sarrelouis défendues par trois linéaires  de fortifications de campagnes  appuyés sur la Lauter, la Moder et la Queich (Mathis, 2016). Ce système résonne à nouveau après 1871 quand la Moselle est annexée, mais dans le sens inverse, autrement dit au bénéfice des Prussiens.



Le système de défense voulu par les Français n’a pas obéi à une logique linéaire. Il s’est au contraire fait progressivement, par à-coups pragmatiques. Dotée dès 1634 d’une citadelle, Nancy subit par la suite le démembrement de ses murailles (1661) avant que Louis XIV n’impose une reconstruction (1673-1679) en dépêchant Vauban. Ce choix souligne les hésitations  du Roi. Il faut conserver une seconde ligne de défense et en même temps accélérer la construction d’une nouvelle ligne fortifiée reliant Longwy (1679), Sarrelouis (naît en 1680), Phalsbourg puis Bitche (1681) (25).



Document 7 : Le château de Monthureux-sur-Saône quasiment démembré jusqu’à l’assise rocheuse qui le portait





(cliché J.-P. Husson, oct. 2016). Pour Richelieu, il s’agissait d’ôter toute efficacité à un site facile à défendre, sis sur un double méandre de la rivière et bénéficiant d’une situation sensible, aux confins des trois provinces de Bourgogne, Champagne et lorraine.



B. La carte au service d’un projet



La carte mise au service d’un projet de territoire rehausse le pouvoir royal, participe à la sécurité de la France (Destable, 2006), gomme ou minimise la réalité lorraine, qu’il s’agisse des Duchés occupés ou du rétablissement sous surveillance étroite de la Lorraine ducale de Léopold. Les productions cartographiques du règne de Louis XIV traduisent médiocrement cette ambition car les avancées diplomatiques sont lentes, incertaines. Nombre d’annexions sont faites de facto, sans être sanctionnées par un règlement bien arrêté. Le souci de tracer une frontière progresse lentement et chacun s’en contente, les sujets connaissant leur statut. C’est seulement à la toute fin de la période considérée que la carte dialogue avec le message de guerre et de paix. La production des Naudin illustre parfaitement bien cette évolution dans l’évocation qu’elle donne des frontières (doc. 8). En rend compte cette légende de la carte particulière des environs de Metz, Thionville, Longwy, Sierque (sic.) et de la frontière au Luxembourg (extrait) :



« Hauteurs et ravins y sont représentés suivant leurs escarpements et leurs pentes douces ou fortes qu’il est aisé de juger des choix de la disposition des camps et des marches. Les limites des terres étrangères avec celles de France y sont marquées, celles de France étant distinguées par une enceinte de couleur bleu, celles de l’Empire par une Rouge, celle de Lorraine par une Jaune ».



Document 8 : Sceau apposé sur les cartes des Naudin 





La mention « Dépôt général des fortifications » confirme que la collection servit à aider à la conduite des troupes, à identifier les lieux de bivouac, etc.



L’extrait de carte (doc. 8) présente une frontière restée presque stable (Chassagnette, 2014). C’est le point de convergence des « Trois frontières » et le site symbolique de Schengen. La Moselle naguère chantée par le poète latin Ausone est baignée par les coteaux viticoles, entre France, Luxembourg et Sarre. Vers 1730, la configuration politique diffère mais les frontières prennent déjà de la consistance. L’extrait de légende évoqué plus haut montre que la France a investi les espaces stratégiques (la vallée de la Moselle), qu’elle se joue de l’indépendance effective de la Lorraine. En effet, en retrait de la frontière avec le Saint Empire sont tirés des traits rectilignes verts pour localiser les défenses en place établissant des liaisons entre les citadelles, avec la mention manuscrite un peu effacée « camp pour s’opposer au passage ».



Document 9: Extrait de la carte des Naudin où la frontière évolue en front sur l’actuel site emblématique de paix des «Trois Frontières »





(France, Luxembourg avec Schengen, Land de Sarre).



Sur cet extrait, les frontières sont déjà bien définies : le bleu est Lorraine, le jaune France (ici les dépendances des Trois-Evêchés), le rouge Empire. Dans le détail, la frontière demeure plutôt une marge, un bandeau ourlé de plusieurs enclaves dessinées approximativement. Les éléments et repères nécessaires à la circulation des troupes sont notés avec soin : bac, fontaine, croix. Les hauteurs à tenir en cas de conflit sont localisées ; par exemple à proximité de Nieder Contz avec des pelouses sèches qui dominent un double méandre encaissé de la Moselle. Le tracé de la frontière a peu varié. Bermingen (Burmerange) est aujourd’hui au Luxembourg, les enclaves  de Beuren ((Beyren-lès- Sierck) et Manderen ont disparu ainsi que la limite séparant Lorraine et France. Des fortifications de campagne (linéaires verts rectilignes) sont établis sans tenir compte des limites, en s’appuyant sur les rivières locales (l’Attbach à proximité de Beuren) ou encore les hauts de revers de cote qui dominent l’incision de la Moselle et de l’Apach



III. Les faux-semblants d’indépendance pacifiée et le début d’une diplomatie par touches sur une frontière translatée



A. Cartographie et attentisme territorial



La paix de Ryswick (30 mai 1697) conduit au retour du duc Léopold dans ses états. Pour sceller les alliances, il épouse la nièce du Roi, entame un train de réformes et d’inventaires des ressources de ses Duchés, en particulier avec les enquêtes des communautés (1700,1708 puis 1738) (26). Son règne est un temps d’accélération pour la convalescence de ce territoire meurtri. Le duc est contraint d’entretenir des rapports de neutralité inégale avec son puissant voisin. Il est résigné, subit une troisième occupation préventive par les armées françaises, quand les stratèges préparent la guerre de succession d’Espagne. Désormais, les combats effleurent seulement l’espace lorrain qui ne sert plus de champ de bataille. Pendant tout le règne, Didier Bugnon tente d’opérer un inventaire cartographique des duchés (Jalabert, 2015). Le résultat est très en-deçà de ce que les Naudin vont faire peu après. Les mêmes Naudin sont vite dépassés par les cartographes de la seconde moitié du XVIIIe siècle acquis à la maîtrise de la planchette et de la triangulation. A la fin du règne de Léopold, quand les Naudin (27) cartographient l’ensemble du territoire séparant Champagne, Alsace et Luxembourg, la Lorraine n’est plus un obstacle stratégique. Signe symbolique fort de cette évolution, les roses des vents apposent partout le lys de la royauté.



Document 10 : Rose des vents placée sur les feuilles des cartes des Naudin (1728-1739)





Afin d’affirmer la prééminence de la France sur les autres territoires cartographiés (Duchés, enclaves, terres des princes possessionnés), l’usage du symbole de la fleur de lys est généralisé pour indiquer le septentrion.



 L’arrivée de Léopold invite à l’apaisement, aux «conférences» qualifiées de politique de brigandage si l’on se place du côté sarrois (Schmitt, 2012) (28). Ce nom est donné aux concertations diplomatiques secondaires, sans grand enjeu. Les conférences invitent à rationaliser les limites afin de clarifier les situations confuses, parfois inextricables et générant la contrebande, les trafics, la fuite des justiciables. Elles aboutissent à des rectifications et mises en ordre de détail, appuyées sur des plans désormais fiables car dressés par des arpenteurs de mieux en mieux formés à la triangulation (après 1750). Il s’agit de dessiner des limites simples, reconnues, ne se prêtant pas à l’esprit de chicane qui anime alors tous les degrés de la société (29). Ceci se traduit essentiellement par la production de cartes dites topographiques dessinant avec précision un espace réduit. Elles réajustent un territoire, régularisent une limite, arbitrent un contentieux (30) en servant de pièce justificative. Ces documents à la grammaire (Dainville, 1964) encore parfois incertaine s’inscrivent dans un contexte de début d’inflation cartographique surtout poursuivi à partir du second tiers du XVIIIe siècle. Aux cartes s’ajoutent des documents, procès verbaux, pièces annexes. Ces archives représentent de volumineux dossiers si les échanges sont importants et qu’il s’agit d’accorder une soulte à la partie lésée. Le traité de Paris signé le 21 janvier 1718 (Maure, 1966) est l’aboutissement des conférences de Metz de 1715. Lors des visites des territoires à échanger, les Français imposent  une évaluation en lieues carrées et un inventaire des richesses dressé par les commissaires des deux parties (31). Le traité permet au roi de disposer de places fortes situées sur la frontière qui se dessine : Sarrelouis, Longwy, Phalsbourg. Le duc consolide ses territoires en élimant de grosses enclaves (châtellenie de Rambervillers) et de petits confettis territoriaux. Le statut indivis des villages mi-partis qui subsistait sur la terre de Gorze est également réglé. La liberté de commerce est appliquée entre Duchés et Trois-Evêchés. Les retouches et simplifications opérées ont été bénéfiques aux deux parties. Des échanges amiables vont se poursuivre jusqu’à la Révolution, parfois au-delà. En 1786 aboutit la cession du baillage de Schaumburg, un long appendice territorial sarrois englobant Sankt-Wendel, Theley et Eppelborn au bénéfice du duché de Deux-Ponts.   



Dès 1720, et en application du début d’urbanisme « frôleur » souhaité par les élites, les ceintures fortifiées médiévales et également modernes sont souvent gommées. Les fortifications de Nancy démembrées, réparées par Vauban sont finalement rasées. L’avertissement mentionné par le cartouche apposé sur la carte annexée à l’histoire de Dom Calmet est explicite :



« Toutes les lignes en pointillés sur ce plan sont les fortifications démolies par le traité de Ryswik, dans cette place dans laquelle presque tous les fossés et remparts sont comblés et aplanis ou des particuliers ont fait des jardins ».



En dehors des villes du Pré Carré qui renforcent leur système de défense, les cités encore ceintes de murailles médiévales s’ouvrent sur l’extérieur, deviennent des villes ouvertes. Ainsi,  en 1723 à Rambervillers (doc. 10), le sieur Broutin, ingénieur géographe de S.A.R cartographie l’ensemble de la ceinture des fortifications adjugées aux propriétaires mitoyens des murailles (32). Ils sont autorisés à y percer portes et fenêtres et à transformer les douves en jardins. Ce changement s’opère cinq ans après l’échange territorial signé lors du traité de Paris. La vue cavalière de Remiremont dessinée par Petitarnould (1733) montre également une ville ouverte  qui a créé un faubourg, a expulsé  son hôpital et transformé ses douves en jardins (Heili, 2015).



Document 11 : Plan de la ville de Rambervillers établi en 1723 par le sieur Broutin , ingénieur géographe de S.A.R. Léopold





(A.D. Meurthe-et-Moselle B 11258, fonds du Musée de la Terre de Rambervillers). Ce document créé pour partager les terrains des douves entre les ayants droit est réalisé cinq ans après l’échange de 1718. La défense médiévale n’a plus de sens et gène la cité dans sa croissance. Il est décidé d’accorder aux bourgeois l’autorisation de percer les murailles de portes et fenêtres et d’acheter les douves  pour les transformer en jardin. Cet extrait montre les opérations foncières opérées à proximité du pont-porte sous Broué, avec figuration du canal, des tours semi-circulaires ou rondes  et de l’emprise occupée par les égouts. Chaque parcelle cédée est numérotée, mesurée avec sa surface, son prix, son acquéreur.



B. Cartes topographiques et retouches de frontières



De nombreux documents d’archives désignent ces retouches souvent modestes, parfois provoquées par des aléas de l’histoire. Ainsi, en 1722, les habitants de Nitting (33) sont confrontés à une situation inédite. Les excès hydrologiques qui accompagnent le Petit Age glaciaire conduisent à réactiver un bras anastomosé de la Sarre faisant localement usage de frontière entre la Lorraine et des dépendances des Trois-Evêchés. Suite à un déluge, le cours d’eau s’est translaté, ce qui lèse un des deux partenaires : en l’occurrence la communauté de Nitting. La Sarre a abandonné son lit et a glissé sur quarante toises (132 m) pour occuper un nouveau cours. Ce constat est occasion à procès verbal et querelle de proximité. Sur la frontière avec la Franche-Comté les sinuosités de détail des limites s’appellent des terres de surséance, avec des découpages sinueux parfois maintenus par les Constituants dans les tracés départementaux séparant les Vosges et la Haute-Saône (Rothiot, Husson, 2003).



A Godoncourt (88), la délimitation des bois royaux et ducaux (Mervaux) oblige à installer des bornes armoriées, avec à l’avers la croix de Lorraine. De plus, sur le haut de la borne, est apposée la gravure d’un guidon pour signaler les directions prises par la limite (34). L’idée d’être chacun chez soi, de lever les indivisions et de trancher les cas litigieux conduit à un lent et patient travail de simplifications. Dans le Val de l’Asne bien connu des géographes puisque c’est le lieu où le géomorphologue Davis a reconnu le phénomène de captage d’un cours d’eau par un autre, le découpage géopolitique était très embrouillé. En 1725 ; la rectification de limite opérée au niveau du moulin Choatel est traduite en carte topographique (doc. 11), avec sur les nouvelles limites l’accolement à trois reprises d’une demi croix de Lorraine et d’une demi fleur de lys. La nouvelle frontière s’accroche à l’Ingressin avant de partir rectiligne à partir du point A. La carte mélange le plan, le dessin et fournit des repères.



Document 12 : Extrait de la carte topographique dressée pour régulariser et simplifier la frontière entre Lorraine et évêché de Toul en 1725 dans la vallée de l’Ingressin à Ecrouves





(source A.D. Meurthe-et-Moselle B 10873, publié dans Lotharingia VI, 1996, p. 115).



Cette carte topographique lève les contentieux existants en établissant une limite cartésienne, géométrique, indiscutable. Sur les nouveaux tracés sont figurés des demi-croix de Lorraine et des demi-fleurs de lys.



Conclusion



 Les faits de guerre, la diplomatie et l’enchainement du déroulement de trois temporalités linéaires, accélérées ou heurtées bénéficient d’un supplément de sens en étant comparés aux productions cartographiques qui les accompagnent, la carte n’étant pas un objet isolé mais un témoin de son temps que nous lisons avec nos approches décalées. Ces productions éclairent les discours, voire servent à avancer les argumentaires souhaités pour se disculper des casus belli. A propos de l’espace lorrain déchiré, puis raccommodé autour d’un projet largement exogène, cartes et plans ont servi à afficher des messages et des postures en phase avec les pratiques diplomatiques successives qui se sont imposées à ce territoire. Entre 1633 et 1736, l’espace lorrain est concerné par quantité d’approches transposables en d’autre temps et en d’autres lieux. C’est d’abord le temps des paroxysmes guerriers, une phase courte prolongée par celle où le roi de France occupe le terrain. Il réalise une défense translatée du territoire en passant par plusieurs logiques successives. D’abord, il avance des pions, trace un linéaire ex-territorialisé. Ensuite, quand progressivement l’ordre est rétabli à son profit, il conçoit avec Vauban un schéma d’ensemble ayant pour objectif de dessiner une frontière dotée de trois lignes de défense. Quand ceci est véritablement en cours d’acquisition, que la Lorraine retrouve une certaine sérénité, il est bien temps de ciseler et rectifier les limites. Débute alors le long temps des conférences, des télescopages incessants entre l’échelle du détail et celui de la diplomatie internationale. Somme- nous si éloignées de ce modèle ?



Note du comité éditorial :  Pour l'essentiel de son contenu, cet article a été publié également dans Géographie et guerre, de la géographie militaire au Geospatial Intelligence en France (XVIIIe-XXIe siècles), sous la direction de Philippe Boulanger, Société de géographie de Paris, Bulletin Hors-série, 2016, p. 11-22.



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Notes : 





(1) Les cartes anciennes sont alors des cosmographies destinées à inventer la perception des territoires couchés sur une feuille de papier. Elles convoquent l’imaginaire et la mythologie dans la lecture et la facture des productions conservées jusqu’à nous.





(2) Par exemple le Barrois mouvant pour qui le duc de Lorraine rend hommage au roi de France.





(3) La date de 1633 incarne deux changements majeurs. Le Roi crée le Parlement de Metz (Zeller, 1926). A la même date, le traité de Charmes applique l’occupation armée des Duchés et le démembrement des places fortes susceptibles de gêner la France.





(4) Progressivement s’imposent des couleurs sur les tracés des frontières. « Le bleu est Lorraine, le jaune France » (Chassagnette, 2014)





(5) Il subsistait même des enclaves emboîtées les unes dans les autres, par exemple à Bouquenom (Sarre-Union), à Bazaille (à l’est de Longuyon).





(6) A ce sujet, consulter le numéro 4 (mai 2014) de cette même revue. Il traite du sujet suivant : « Géographie historique de la Lotharingie ».





(7) De nombreux villages renaissent, opèrent un remembrement, entendons une reconnaissance de leurs terres. Ainsi, à Assenoncourt (Moselle), en 1700, on fait encore le constat que « le ban finage et consistance du dit lieu est dans la dernière confusion par le malheur des guerres ». Il faut procéder aux frais des habitants à un remembrement et arpentage général (A.D. Meurthe-et-Moselle B 11826).





(8) La pompe funèbre de Charles III montre l’ampleur des réalisations faites sous son règne, en particulier avec les vignettes signalant l’essor économique (Metallica, Salina, Vitriaria) et encore la carte dessinée à vol d’oiseau de Nancy par Claude de La Ruelle (Husson, 2014). Sur le front de catholicité qu’il défend, le duc encouragea la création de villages formant une ligne de défense implantée dans le baillage d’Allemagne (Peltre, 1966).





(9) Les troupes d’occupation de Turenne laissèrent un souvenir presque  aussi amer que celui des Suédois et des reîtres.





(10) Les cartes commandées par l’abbé de Beaupré pour faire l’inventaire de ses biens incluent la paroisse de Fraimbois . Au milieu du XVIII° siècle, elles signalent que le hameau de Vainbois n’a pas été relevé (ADMM H 352, 354, 355, 357) après le désastre des guerres. En 1975, les traces du hameau avaient été conservées car les villageois avaient continué à y faire des jardins, ce qui avait été confirmé par une sortie réalisée avec le professeur Peltre. Depuis cette date, le remembrement a gommé ce palimpseste.





(11) Voir le plan de Nancy dessiné par Mérian (1645) (Histoire de la Lorraine, 1939, p. 392-393).





(12) Les lâchers d’eau de l’étang de Lindre empruntent la Seille pour venir ennoyer la cité messine.





(13) Pour Turenne, « Metz peut seule servir de ressources dans le malheur et après des batailles perdues ».





(14) Ce qui n’était pas encore le cas à la fin du règne de Louis XIV avec la présence des armées du duc de Marlborough sur les confins de la Sarre, du Palatinat et du pays de Bitche.





(15) Dès 1700, louis XIV peut ainsi s’exprimer : « Cet état est si enveloppé de toutes parts par mes possessions qu’il est à jamais impossible pour un duc de Lorraine de prendre parti contre moi ». Cabourdin G. Encyclopédie illustrée de la Lorraine, Les temps modernes, tome II, p. 122.En novembre 1702, le Roi décide unilatéralement, et pour près de onze années, d’imposer une troisième occupation des Duchés. Léopold se retire à Lunéville.





(16) La Ferté-Sénectère fut un gouverneur avide lors de sa présence à Nancy (1643-1661). Il cumulait cette  fonction avec le gouvernorat des places fortes des Trois-Evêchés (1656-1674). Il imposa l’impôt royal et réprimât les pillages, brisant les velléités des ducs à attaquer sur les marges du duché. En Clermontois, la ville et citadelle de La Mothe qui étaient une base de repli pour les Lorrains furent entièrement rasées (1645). Cette réaction brutale servit d’exemple. Ailleurs, Louis XIII et Louis XIV se contentèrent de démembrer, ouvrir suffisamment les fortifications pour leur faire perdre toute efficacité défensive.





(17) Au XVIII° siècle, cartographes et arpenteurs travaillent surtout dans de grandes échelles. C’est le cas de l’abbé Jean Delagrive (1689-1757) qui produit le premier atlas de Paris et sa région. Dès 1722, Buchotte  fait paraître « les règles du dessin  et du lavis pour les plans particuliers des ouvrages et bâtiments ». A ce propos, il propose de passer du plan à la carte en prenant pour séparation le 1/8863°.





(18) Sébastien Pontault de Beaulieu (1612-1674) fut à la fois ingénieur militaire et géographe du Roi. Il s’est illustré dans les cartographies des places fortes dessinées en vue cavalière, les scènes de batailles et encore la présentation épique des faits d’armes. Son œuvre magnifie la grandeur du vainqueur. Elle est proche de celle de Nicolas Tassin.





(19) Les cartes produites en annexe de la monumentale histoire de Lorraine rédigée par Dom Augustin Calmet signalent autour de Metz la disparition des abbayes, par exemple celle de Saint-Clément localisée à proximité du branchement de la Seille conservé depuis l’époque médiévale pour animer les activités protoindustrielles maintenues à l’intérieur de la ville. En 1746, Cormontaigne poursuit encore cette démarche d’isolement de la ville. Il rédige un mémoire (A.D. Moselle C 5) où il réclame la destruction de trois villages  afin de dégager le flanc est de la défense de Thionville-Yutz.





(20) Le souvenir de la reddition de Marsal (1663) est conservé dans une tapisserie des Gobelins exposée au musée des Beaux Arts de Blois. Jean de La Fontaine écrivit également un sonnet pour immortaliser et magnifier ce fait d’arme du jeune Roi Soleil.





(21) A.D Moselle CP 1142





(22) Les briquetages sont les amoncellements de poteries brisées après que la saumure ait été chauffée afin de récupérer le sel.





(23) L’évêché de Metz comptait six cents paroisses et cent cinquante annexes. Ce temporel réunit le pays messin, des terres situées dans le Saulnois, au pied des Vosges (Rambervillers, avant 1718, Baccarat) et encore des enclaves dispersées.





(24) En 1668, Charles IV autorise les Lorrains à porter les armes à feu afin de se défendre contre les loups qui pullulent.





(25) La citadelle connait une histoire chaotique. Débutée en 1681, elle est détruite quand son territoire est restitué à Léopold (1698). Les travaux reprennent en 1740.





(26) A.D. Meurthe-et-Moselle B 11717 à B 11735.





(27) Cette carte est mise en ligne, consultable sur le site du Conseil Régional de Lorraine.





(28) A partir de 1680, Louis XIV créa en Sarre une sorte d’état tampon éphémère, une entité territoriale relevant de lui et organisée à partir de la forteresse de Sarrelouis. Le servage y fut aboli. La paix de Ryswick entérine la fin de cette situation.





(29) Nous sommes contemporains des Plaideurs de Racine (1668)..





(30) Ces opérations perdurent jusqu’à la Restauration, avec le règlement de l’enclave de Manderen (Moselle). Sur la carte des Naudin, ce territoire est sommairement dessiné, forme un tracé en rond irrégulier. A l’inverse, sur l’atlas de Ferraris, l’enclave est digitée, abornée avec précision. Dans maints endroits, les rectifications d’enclaves s’appuient sur des repères indiscutables. Ainsi, en 1751, le redécoupage de Salm (Senones) prend pour limite la rivière de la Plaine, brisant ainsi des complémentarités de versant et rompant des pratiques de territoire. Encore aujourd’hui, la rive droite de la Plaine se situe en Meurthe-et-Moselle, l’autre rive est dans les Vosges. De nombreux propriétaires (moulins, scieries) disposent de biens qui chevauchent cette limite indiscutable mais totalement artificielle et inappropriée.





(31) A.D. Meurthe-et-Moselle 3F 337 en ce qui concerne l’échange de la châtellenie de Rambervillers contre Longwy et d’autres biens.





(32) A.D. Meurthe-et-Moselle B 11258. Très beau plan qui dessine avec précision le linéaire de muraille, les dix-sept tours et les surfaces admodiées. Le centre de la carte est en effet de beigne, ne renseigne pas l’organisation interne de la ville dans la mesure où il est occupé par la listes des bénéficiaires avec le numéro du lot attribué, sa surface exprimée en toise et le prix payé en francs, gros et deniers.





(33) A.D. Meurthe-et-Moselle B 10869





(34) A.D. Meurthe-et-Moselle B 10879





 


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