Compte rendu d'ouvrages

Comptes-rendus de soutenance de thèse de doctorat

Comité éditorial


Delon Madavan, Les minorités tamoules à Colombo, Kuala Lumpur et Singapour : Minorités, intégrations socio-spatiales et transnationalités, sous la direction d’Olivier Sevin, Université Paris IV, septembre 2013.



La dimension scientifique de ce travail s’appuie sur une méthodologie de recherche bien construite sur trois terrains différents à propos d’un sujet souvent difficile à mener dans une perspective comparative et multiscalaire. La minorité tamoule évolue dans un environnement différent : dans un conflit intercommunautaire au Sri Lanka, dans une société multiculturelle à Singapour, dans un Etat conduisant une politique discriminatoire en Malaisie. Les nombreux séjours effectués dans ces pays, la finesse d’esprit dans la capacité à obtenir une information de première main concernant cette minorité, l’argumentation qui expose une véritable étude scientifique sont des qualités indéniables ce travail.



Le plan est parfaitement articulé pour répondre à la problématique de l’intégration et de la construction identitaire de cette communauté dans chacun des Etats. Trois parties rythment la démonstration : l’intégration socio-politique, l’identité tamoule dans l’espace, la transnationalité et l’intégration des Tamouls. Les développements élaborés sont parfaitement justifiés, précis et cohérents dans un style fluide et compréhensible. En résumé, le candidat rappelle que cette communauté diasporique a formé des ethno-territoires au temps de la colonisation britannique. Depuis les indépendances, celle-ci est l’objet de politiques discriminatoires à Sri Lanka (guerre qui s’achève en 2009) et en Malaisie (polarisation ethnique) à l’exception de Singapour qui y favorise la méritocratie et l’intégration. Ces différents processus s’inscrivent à diverses échelles dans l’espace urbain (telle l’éradication des bidonvilles en Malaisie et Singapour). Enfin, les échanges transnationaux culturels avec les foyers diasporiques favorisent le maintien des éléments identitaires originels, échanges stimulés par les médias et les NTIC, les organisations associatives internationales et les réseaux migratoires structurés vers l’Occident.



Enfin, la qualité de la démonstration est également parfaitement illustrée par de nombreux documents : cartes, photographies de paysages urbains, tableaux. Il est à noter que le candidat maîtrise la méthode de représentation cartographique à différentes échelles géographiques qui permet d’affiner les analyses. La thèse comprend 40 cartes lisibles et intelligentes, 16 planches photographiques, 21 tableaux, 24 annexes. S’ajoute une bibliographie abondante, utilisée à bon escient dans la rédaction.



Philippe Boulanger



Mickael Aubout, Géographie politique et militaire du réseau des bases aériennes françaises (1909-2012), soutenue le 6 décembre 2013 à l'Université Paris-Sorbonne, 632 p.



M. Mickael Aubout a soutenu en Sorbonne, le 6 décembre 2013, sa thèse de doctorat intitulée Géographie politique et militaire du réseau des bases aériennes françaises (1909-2012), devant un jury composé de Jean-Robert Pitte (directeur, Université Paris-Sorbonne), Mme Béatrice Giblin (Institut français de géopolitique, Université Paris VIII), M. Jérôme de Lespinois (IRSEM), M. Jean-Marc Laurent (Général de corps aérien, Armée de l’Air) et M. Philippe Boulanger (Institut français de géopolitique, Université Paris VIII). Ce travail de recherche, qui a obtenu la mention la plus élevée du jury, comprend 632 pages, dont 446 pages de texte, une bibliographie hiérarchisée, un inventaire détaillé des sources, 61 figures, un index et 9 annexes.



Ce travail de recherche s’intéresse à un sujet méconnu qu’est le développement du réseau des bases aériennes françaises. Le candidat adopte une démarche originale en géographie historique en combinant analyse spatiale et étude des rythmes de développement, en France et dans les territoires outre-mer, des bases aériennes. Dès l’introduction, il prend soin de définir l’état de la recherche en matière de géographie militaire aérienne. Il souligne la rareté des travaux de recherche en la matière depuis la naissance de la géographie française. Cette thèse présente ainsi la première qualité d’approfondir des connaissances sur un sujet méconnu que seule la revue de géopolitique et de géographie Hérodote avait pu explorer ces dernières années.



Le plan se structure en trois parties thématiques. La première, intitulée « Tenir l’air par la terre : le réseau des bases aériennes en tant que concept géostratégique » apparaît la plus ambitieuse de l’ouvrage. Elle tend à faire comprendre ce qui caractérise la géographie militaire aérienne, celle des bases aériennes ainsi que l’évolution de la pensée stratégiste en la matière à travers les œuvres de plusieurs auteurs reconnus (Raoul Castex, Giulo Douhet, John III Warden entre autres). Il en résulte une réflexion tout à fait inédite ainsi qu’une typologie des bases aériennes examinée sous un angle structurel et spatial à partir de nombreux exemples.



La deuxième partie traite du développement du réseau des bases aériennes en France métropolitaine depuis 1909. Celle-ci est établie en fonction de la menace, des capacités économiques et de l’organisation administrative militaire. Son essor traduit les priorités doctrinales et géostratégiques, par une densification des infrastructures dans l’Est de la France, avant de connaître une réorganisation fonctionnelle profonde depuis les années 1990. L’ensemble suit ainsi une analyse thématique s’appuyant sur une solide connaissance des archives militaires et un travail d’érudition qui sont d’un apport sans précédent en géographie historique. Parallèlement, le dispositif cartographique est abondant, révélant le souci de synthèse du candidat, comme l’illustre la carte sur la répartition des moyens de l’armée de l’air en 2008 (p. 309).



La troisième partie porte sur « La France dans le monde, le réseau des bases aériennes extra-métropolitaines ». Elle constitue une approche indissociable de la précédente partie puisque les intérêts français se sont étendus à un vaste domaine colonial. Elle s’intéresse particulièrement à la manière dont le dispositif des bases aériennes, malgré la contrainte de la distance et des moyens relativement limités, a pu être un outil de contrôle territorial à l’heure de la Plus Grande France. Elle s’achève sur une analyse plus contemporaine liée à la réorganisation des bases aériennes en Afrique et dans le Golfe Arabo-Persique. Cette dernière partie vient ainsi parfaitement illustrer l’approche conceptuelle de la première par la diversité des exemples étudiés depuis le début du XXe siècle.



            Ce travail de recherche constitue une œuvre pionnière en géographie militaire et historique. Il révèle des qualités d’érudition et de synthèse, de conceptualisation comme d’illustration qui en font une étude inédite et ancrée dans l’actualité géostratégique de l’armée de l’air française.



Philippe Boulanger



Olivier Sylvain, Aux marges de l'espace agraire. Inculte et genêt en Lodévois (XVIIe-XIXe siècle), thèse de doctorat d’histoire moderne, soutenue le vendredi 23 novembre 2012 à l’université de Caen­-Basse-Normandie



Sylvain Olivier, Aux marges de l'espace agraire. Inculte et genêt en Lodévois (XVIIe-XIXe siècle), thèse de doctorat d’histoire moderne, soutenue le vendredi 23 novembre 2012 devant l’université de Caen­-Basse-Normandie devant un jury composé de Mme Annie Antoine, professeur d’histoire moderne à l’université de Rennes 2 (rapporteur), de MM. Stéphane Durand, professeur d’histoire moderne à l’université d’Avignon (rapporteur), Patrick Fournier, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Clermont II, Philippe Madeline, professeur de géographie à l’université de Caen, Jean-Marc Moriceau, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen (directeur de la thèse), Élie Pélaquier, directeur de recherches au CNRS, université de Montpellier III, et Patrice Poujade, professeur d’histoire moderne à l’université de Perpignan (président du jury).



La thèse de Sylvain Olivier porte sur la place de l'inculte dans les agrosystèmes méditerranéens de l'époque moderne, avec l'ambition, élégamment formulée dans sa présentation initiale, de "placer la marge au centre". Inscrivant son travail dans le prolongement de ceux d'Emmanuel Le Roy Ladurie et d'Aline Durand pour le Languedoc, l'auteur a donc fait le choix de privilégier le saltus, dans le triptyque bien connu qu'il forme avec l'ager et la silva, sans pour autant négliger leurs interrelations.



A un discours de la méthode sur les paysages du Languedoc, qui lui permet notamment d'évaluer le profit que l'historien peut tirer des différents types de sources à sa disposition, succède une minutieuse analyse des usages de l'inculte, dont la diversité et l'importance battent en brèche l'image d'espaces improductifs, dont ils peinent à se départir. Les compoix, parfois peu loquaces, ont pu être complétés par une multitude d'autres documents qui ont fortement enrichi la densité du propos. La deuxième partie, construite autour d'une plante textile méconnue, le genêt d'Espagne, constitue le point d'orgue de la thèse. Par-delà une étude très complète de cette plante et de la filière économique qui se constitue autour d'elle, pour la production des toiles, dès le XVIIIe siècle, c'est l'occasion pour l'auteur d'envisager l'ensemble des marges des finages de manière novatrice, aussi bien dans leur acception économique que spatiale. Culture secondaire par rapport à la vigne ou aux céréales,  le genêt y apparaît bien comme une composante du changement agricole.



Jean-Marc Moriceau salue l'ampleur du travail accompli et souligne l'originalité du parcours d'un chercheur méridional, membre actif du Pôle rural de Caen, qui a su allier, à une connaissance très poussée de son terrain d'observation, la fréquentation assidue de nombreux dépôts d'archives, lui permettant de construire sa réflexion, selon ses propres mots, « depuis le ras du sol ». D'une manière générale, les membres du jury sont unanimes pour reconnaître l'ambition et la solidité du travail présenté, qui repose notamment sur une riche bibliographie de près de 800 titres, effectivement utilisés. En dépit du laconisme ou du manque de fiabilité de certains types de sources, le sérieux et la rigueur du propos, le sens de la nuance ainsi que le souci d'exhaustivité manifestés par l'auteur, ont été à de nombreuses reprises célébrés. A cette maturité dans la démonstration, plusieurs membres du jury font part, en outre, de leur satisfaction d'avoir pu lire un travail où la pluridisciplinarité n'était pas un vain mot. Les méthodes du géographe sont sollicitées bien à propos et ne constituent en rien un simple passage obligé. La sensibilité à la longue durée contribue également à la qualité de l'ensemble. Sylvain Olivier a su croiser les approches historiques et géographiques en mobilisant de nombreux concepts spatiaux comme le fait remarquer le géographe Philippe Madeline, sensible aux analyses multiscalaires auxquelles s'est livré l'auteur. Même s'il regrette que la tentative d'approcher la dimension verticale des paysages du Languedoc n'a pu être conduite à son terme, faute de temps, il confirme la pertinence de l'analyse, aux termes desquels les incultes apparaissent comme des sortes d'"estrans", polymorphes et mouvants au cours du temps. Le jury a également apprécié l'intérêt manifesté par l'auteur pour l'archéologie, la botanique et l'ethnologie, ainsi que la pratique d'entretiens semi-directifs pour mieux connaître les techniques liées au genêt textile.



Au final, les apports de ce travail sont multiples et suscitent de nombreuses questions. La réévaluation de l'importance que pouvaient revêtir les incultes dans les agrosystèmes languedociens de cette époque est tout à fait salutaire. Comme le souligne Élie Pélaquier, le travail sur le compoix du diocèse de Lodève, rédigé vers 1630, laisse apparaître deux types d'incultes : un inculte absolu et un autre qui peut porter des cultures dans certaines circonstances. Plus généralement, au fil de l'analyse, les questions soulevées relatives à la gestion communautaire, au cadre seigneurial et aux alleux se rattachent, selon lui, de manière très complémentaire, aux travaux de Bruno Jaudon. Les multiples usages des plantes et arbustes de ces espaces ont aussi retenu l'attention du jury, qu'il s'agisse du ciste, du rosier ou encore du buis qui, pour ce dernier, constituait une part non négligeable de l'engrais de certains finages, jusqu'au XIXe siècle.



Mais c'est sur la question du genêt comme plante textile, que les échanges ont été les plus nourris. Stéphane Durand a été intéressé par l'analyse fine de la conjoncture économique de l'usage textile de la plante, même si la nature des sources rend les quantifications précises difficiles. La mise en relation avec la conjoncture démographique et avec l'essor (ou les difficultés) rencontrées par le chanvre et la laine éclaire l'évolution heurtée de cette culture. Compte tenu de la pauvreté de la bibliographie sur le sujet, Sylvain Olivier a dû "inventer" à peu près son sujet et ses sources, comme l'indique Patrick Fournier, qui a été notamment séduit par l'approche micro-historique de conflits se cristallisant autour de la pratique du rouissage, et pour lesquels l'auteur a pu étudier de près des rapports socio-environnementaux parfois très tendus. Annie Antoine manifeste sa satisfaction de voir, dans ce travail, l'inculte traité non comme un espace improductif mais bien comme un espace fournissant des productions différentes de celles qui étaient traditionnellement cultivées en céréales. Rapprochant cette plante d'une région qui lui est chère, elle établit un parallèle avec l'ajonc breton et complimente le candidat sur l'histoire quasi "totale" du genêt textile à laquelle il est parvenu. Le fait que ces recherches s'intègrent dans des débats de la société contemporaine n'est pas le moindre de leur mérite, poursuit-elle.



Il revient à Patrice Poujade, président de ce jury, de clore la succession des interventions. Après avoir attiré l’attention du candidat sur des faiblesses formelles et sur la nécessité de recentrer certaines analyses, il rejoint, dans son intervention, les autres membres du jury sur l’intérêt du travail présenté et la fécondité des perspectives qu’il ouvre.



A l'issue de la délibération, le jury octroie à M. Sylvain Olivier le titre de docteur en histoire avec la mention très honorable, accompagné de ses félicitations unanimes.



Fabrice Poncet



 


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