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n°4 mai 2014 : Géographie historique de la Lotharingie:

Le système de représentations lotharingien

Eric Auburtin


Par Eric AUBURTIN, agrégé de Géographie, docteur en Géographie spécialité Géopolitique, Chercheur associé au Centre de Recherches et d’Analyses Géopolitiques (CRAG), Institut français de Géopolitique, Université de Paris 8, Professeur en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles, lycée H Poincaré, Nancy.



Résumé : La Grande Région Sarre-Lorraine-Luxembourg-Rhénanie-Palatinat-Wallonie constitue depuis les années 1990 un nouvel objet territorial transfrontalier, au devenir encore incertain. Afin de ne pas réduire la Grande Région à un simple meccano institutionnel et technocratique, les acteurs régionaux cherchent à donner à leur projet une certaine substance géopolitique en mobilisant des référents historiques comme celui de la Lotharingie. Il s’agit avant tout de projeter le citoyen européen dans un nouveau cadre de référence qui transcende la réalité des Etats-nations respectifs, mais s’appuie sur des contours anciens qu’il pourra plus aisément s’approprier. La Lotharingie intègre ainsi un système de représentations à géographie variable,  articulant aussi les temps « longs » et « courts » de l’Histoire, au profit d’un nouveau projet géopolitique dont les contours et la signification varient suivant le positionnement des acteurs concernés. 



Mots clés : Géopolitique-représentation-Lotharingie-Grande Région- Saar-Lor-Lux



Abstract : Greater Region Saar-Lor-Lux-Rhineland-Palatinate-Wallonia is since 1990 a new territorial transborder object to become uncertain. To legitimize their geopolitical project, regional stakeholders are based on historical figures such as  Lotharingia. The objective consists to provide european citizens in a new framework that transcends the reality of  nations states. Lotharingia incorporates a system of representations whose spatial limits can fluctuate, articulating “long" and "short" time history’s in favor of a new geopolitical project. Thus, its contours and its meaning are evolving according to the will of stakeholders.



 Keywords : Geopolitics- representation- Lotharingia- Greater region- Saar-Lor-Lux



L’analyse du processus de construction interrégionale transfrontalier unissant la Lorraine à ses voisins belges, allemands, luxembourgeois est révélatrice à plus d’un titre des enjeux qui caractérisent le processus de construction européenne: émanant à l’origine d’une initiative du couple franco-allemand, le mode de construction de cet espace transfrontalier ne va cesser de se transformer avec l’extension progressive de son périmètre géographique à de nouveaux acteurs régionaux ou locaux faisant ainsi lentement évoluer le projet initial. La coopération transfrontalière est désormais inscrite au cœur d’un ensemble interrégional composé des Länder de Sarre et de Rhénanie-Palatinat, de la région wallonne, des communautés francophone et germanophone de Belgique, de la région Lorraine, de l’Etat luxembourgeois. Les limites fluctuent, parfois s’enchevêtrent sans toujours se superposer ou s’emboîter suivant les coopérations et les acteurs concernés. (documents 1-4).



Documents 1-4 : L'espace SAAR-LOR-LUX : un espace à géographie variable





La réalité transfrontalière est ainsi le fait de la mobilisation d’acteurs politiques, économiques, associatifs qui cherchent en transcendant la frontière inter-étatique à construire des projets territoriaux qui ancrent le citoyen dans un nouvel espace de coopération et de solidarité européenne, la Grande Région Sarre-Lorraine-Luxembourg-Rhénanie-Palatinat-Wallonie. Le caractère modulable de l’espace de coopération juxtaposant des structures institutionnelles très disparates (un Etat souverain, le Grand-Duché,  des régions fédérées aux pouvoirs asymétriques (les Länder de Sarre et de Rhénanie-Palatinat, la région wallonne, Les communautés francophone et germanophone de Belgique), une région décentralisée d’un Etat souverain, la Lorraine) ne garantit en rien un sentiment d’identification à ce projet territorial.



En organisant, à partir du milieu des années 1990, de manière régulière des Sommets de la Grande Région,  les différents exécutifs régionaux cherchent à inscrire le processus de coopération dans l’agenda médiatique et politique.



Pour ce faire, ils vont chercher à promouvoir un nouveau rapport à l’identité territoriale  transcendant la réalité des différents Etats-nations respectifs auxquels les citoyens continuent d’appartenir et de se référer. La Lotharingie va en constituer la figure exhumée et réactivée dans un nouveau contexte européen.        



Cet article suivra en quelque sorte la méthode proposée par Yves Lacoste pour analyser la force des représentations territoriales à des fins géopolitiques. En effet, Y. Lacoste (1995) rappelle que les acteurs politiques, économiques ou culturels mettent souvent en œuvre un dessein territorial, une ambition géopolitique en s’appuyant sur des représentations, qui vraies ou fausses, permettent d’incarner un discours, et donc de mobiliser les populations concernées au service de la cause ou du projet qu’ils entendent défendre. 



Dans le contexte de l’intégration européenne, où il s’agit d’abord de surmonter les différentes barrières que peuvent constituer encore les frontières à la libre circulation et au libre-échange,  ces discours donnent souvent lieu à une véritable mise en scène cartographique faisant du territoire tantôt un cœur, tantôt une marge ou encore un espace de liaison, un espace « d’entre-deux ». Il est notamment important de tenir compte dans la construction du raisonnement géographique voire géopolitique de l’utilisation d’arguments de nature historique, articulant des « temps longs » et des « temps courts » ; ces représentations de nature historique sont d’autant plus utilisées qu’elles visent à faire prendre conscience au citoyen qu’il ne fait que redécouvrir une réalité plus ancienne, qu’il peut donc s’approprier à nouveau.



La référence faite par certains acteurs politiques à la Lotharingie entre totalement dans cette perspective. Nous verrons (Auburtin, 2002) ainsi que suivant le niveau de responsabilité des acteurs mais plus encore suivant leur positionnement institutionnel et décisionnel au sein de la Grande Région, s’échafaude ainsi tout un système de représentations autour de la Lotharingie, jouant de l’enchevêtrement des échelles spatiales ou institutionnelles afin de dessiner un nouveau rapport au territoire voire à la nation.  Nous verrons ainsi les motivations mais aussi les limites de l’utilisation de la représentation lotharingienne.       



I. Le grand retour de la Lotharingie



A. La Lorraine, au cœur de l’Europe, fait sa promotion 



La force de la représentation lotharingienne est son association avec la représentation d’une Lorraine au carrefour  des voies de communication et d’échanges entre l’Europe du Nord et du Sud, et bientôt entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est.



Les collectivités territoriales lorraines comme les services de la préfecture de région exploitent à plein cette représentation depuis les années 1990 :  dans les rapports de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité régionale selon son nouveau vocable), la Lorraine se situe déjà dans une position charnière au croisement de deux axes centrifuges, « la diagonale aride » des faibles densités qui la mine sur son flanc Ouest (en Meuse) et la « dorsale européenne », censée correspondre à l’axe de développement économique européen allant de Londres à Milan, qu’elle intègre en partie sur son flanc Est.



La représentation d’une Lorraine placée sur la dorsale européenne a une double vocation pour les responsables politiques régionaux : minée par la diagonale aride, la région doit recevoir de Paris l’aide nécessaire pour lui permettre d’éviter une situation de déclin, et accélérer sa reconversion industrielle ; proche de la dorsale européenne, elle doit aussi attirer l’attention de Bruxelles, au titre des subventions qu’elle peut recevoir d’une initiative INTERREG alors naissante. En effet, le contexte pendant lequel cette représentation s’est construite (début des années 1990) était particulièrement favorable pour la Lorraine : elle est intervenue, après la réunification allemande et avant les premières décisions sur un élargissement de l’Europe vers l’Est. La Grande Région se retrouvait alors au centre de gravité de l’Europe des 15.



Nombre de collectivités territoriales, de comités d’expansion économique, de politiques de communication municipale, comme celle de la ville de Metz, par exemple utilisent et exploitent alors la représentation « du cœur, du carrefour » pour attirer les investisseurs étrangers,  et vanter aussi la bonne qualité des infrastructures. Il s’agit aussi d’influencer de nouveaux investissements publics en matière de transports, de nouveaux arbitrages en matière d’aménagement du territoire.



La représentation de la dorsale constitue toutefois pour la Lorraine un certain handicap, à propos du tracé des « eurocorridors » : en survalorisant l’axe rhénan et en sous-estimant l’axe de transit européen que constitue le sillon mosellan (document 5), l’espace Saar-Lor-Lux  constitue ainsi au titre des programmes européens, un espace de délestage des flux européens, alors que l’axe Thionville-Nancy, en certains endroits, est proche de la saturation. Il faut rappeler toutefois que si l’axe rhénan constitue bien au titre de son réseau urbain et des liaisons qu’il entretient avec d’autres grandes villes européennes un axe stratégique de première importance, sinon central en Europe, les flux d’échange ne sont importants que sur la partie allemande de la vallée du Rhin et bien plus faibles sur la partie française du Rhin que le long du sillon mosellan.



Document 5 : La Grande Région, espace délaissé par les grands corridors européens de transport





Source : Ministère de l’Aménagement du territoire luxembourgeois. Programme directeur d’Aménagement du Territoire, 2003



L’utilisation de la représentation lotharingienne, en valorisant le sillon mosellan comme un axe Nord-Sud européen de premier ordre, entre dans ce type de stratégie. Elle permet aussi l’approche de nouvelles représentations de nature géoculturelle mais dont le dessein est explicitement géopolitique : encourager à la construction d’une Europe des régions.



B. La redécouverte du mythe lotharingien pour consacrer le projet de l’Europe des régions



La Lotharingie fait sa réapparition politique à l’occasion du premier Sommet de la Grande Région, qui s’est tenu à Mondorf-les-Bains (Luxembourg) le 20 Septembre 1995. Oskar Lafontaine, alors ministre-président SPD du Land de Sarre et le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker  considèrent l’organisation de ce Sommet doit répondre au fait que « l’idée européenne gagne en réalité. Jamais la chance de réaliser une Union de plus en plus étroite entre les peuples européens n’a été aussi présente. Dans le cadre de ce processus d’intégration, les territoires placés le long des frontières internes jouent un rôle particulier : c’est surtout ici que l’Europe se construit ». Les différents responsables exécutifs constatent ainsi unanimement « qu’un sentiment d’appartenance commune s’est développé au sein des populations de la Grande Région européenne, qui trouve son expression quotidienne dans un grand nombre de décisions et de projets transfrontaliers. Cette situation ne résulte pas d’une seule volonté actuelle mais d’un héritage largement partagé. Les racines culturelles communes remontent à plus d’un millénaire depuis l’ancienne Lotharingie. A l’époque de l’industrialisation, ce territoire est devenu une Grande Région économique. A ces traditions, se réfère depuis plusieurs décennies, sous le signe de l’idée européenne, la coopération dans la région « Saar-Lor-Lux ».



On peut ainsi souligner les ressorts intellectuels de la construction d’une telle représentation : partant  d’« un sentiment d’appartenance commun qui s’est développé, d’une volonté actuelle mais d’un héritage largement partagé », la Grande Région s’impose donc aux populations concernées, d’autant plus facilement, qu’elle s’est déjà imposée par le passé, sur un plan culturel, à l’époque de « l’ancienne Lotharingie », sur un plan économique, « à l’époque de l’industrialisation ».



Le Centre Universitaire de Luxembourg se montre particulièrement actif pour prendre en charge et mettre en forme ce travail sur l’identité et la mémoire des hommes et des femmes de la Grande Région au cours des siècles. A l’occasion d’un séminaire universitaire organisé en 1995, J. Laurain  note que « comme l’ont magnifiquement montré les professeurs Roth et Parisse, c’est par un retour surprenant de l’histoire qui nous a vus autrefois réunis en Austrasie et en Lotharingie, que nous voici aujourd’hui en train de réfléchir sur ce qu’est non seulement le noyau géographique de l’Europe, mais probablement son cœur, son esprit, sa conscience et les conditions de son développement ».



C. Les différents ressorts de la représentation lotharingienne



La Lotharingie est d’abord un objet historique identifié (carte 3), avant d’être exploitée en tant que représentation : en 843, le traité de Verdun consacra le démembrement de l’empire de Charlemagne qui fut partagé entre ses trois petit-fils : Louis reçut la Germanie, Charles le Chauve la France et Lothaire, une bande qui partait de la Frise jusqu’à l’Italie du Nord et nommé « Lotharii Regnum ». En 855, ce dernier abandonna le pouvoir au profit de son fils Lothaire II. Le nom du Royaume fut conservé et évolua en Lotharingie, puis en Lorraine pour sa partie méridionale. Mais le terme même de Lotharingie (J.M. Yante, 1996, 41-60) suscite d’ailleurs pas mal de confusions: « D’aucuns l’emploient improprement pour désigner la Lorraine ; d’autres le rendent tout aussi improprement par Empire ou Allemagne. Aux IXe et Xe siècles, on parle de Lotharii Regnum à propos des terres que gouverna Lothaire II, arrière-petit-fils de Charlemagne. Ni l’Italie, ni la Provence, éléments constitutifs du royaume de Lothaire Ier – la Francia media du traité de Verdun (843)- n’y sont incluses ».



La Lotharingie fait donc en terme de représentation une apparition remarquée à l’occasion du 1er Sommet de la Grande Région, rentrant de plein champ dans le cadre d’une stratégie d’acteurs. Faire référence à la Lotharingie permet pour le citoyen d’être immédiatement replacé dans un cadre spatio-temporel différent de celui auquel il est habitué ; il s’agit en fait de lui faire perdre ses repères traditionnels pour lui rappeler des repères plus anciens oubliés, et qui s’appuyant sur des « temps longs » semblent devoir constituer une sorte de consécration naturelle. La Lotharingie existait avant les Etats–nations réduits en quelque sorte à un accident historique lié à l’exacerbation dans la deuxième moitié du XIXèS des antagonismes nationaux. Il paraît du coup plus légitime de faire référence à la Lotharingie que d’évoquer la coopération entre les Etats, qui peut paraître plus abstraite pour le citoyen. Mais la dislocation même de l’espace lotharingien trouverait ses racines dans l’émergence des Etats-nations français et allemand, fixant ainsi le cadre de leurs futurs affrontements.



Cette représentation fait aussi éclater le cadre spatial et institutionnel de référence : on demande au citoyen de se projeter dans un espace dont les frontières dépassent en les transcendant les cadres des Etats-nations. Mais l’objectif final est bien plus profond encore : par cette référence à un soit-disant passé commun, le citoyen comprend alors que ses ancêtres ont tous appartenu à la même communauté de destin, bien avant même les temps de l’industrialisation ; la redécouverte du mythe lotharingien doit donc l’aider à se persuader qu’aujourd’hui, cette communauté, contrariée par les querelles des Etats-nations à ses frontières, ne demande qu’à être redécouverte et à s’épanouir. La Lotharingie présente aussi l’avantage de donner une signification de nature culturelle : la Lotharingie n’est pas seulement un espace de vie en commun, elle constitue aussi un grand axe de passage du Nord de l’Europe vers le Sud, depuis la mer du Nord vers Metz, Strasbourg, une partie de la Suisse actuelle, la Lombardie et la Toscane, axe de transit que les Romains avaient déjà exploité avec la construction de la voie romaine allant de Lyon vers Metz puis Trèves.



Ainsi, retrouver l’axe lotharingien contribue à remettre en exergue l’axe du dynamisme européen, des échanges, des mélanges de population qui l’emporte largement sur un axe Ouest-Est, connoté comme l’axe de la guerre et de la confrontation, l’axe des invasions germaniques venant de l’Est, ou de la confrontation des Etats-nations entre 1870 et 1945. L’Institut Régional Intracommunautaire (IRI, 1993) affirme qu’ « avec l’apparition des Etats nationaux, le Royaume de France et le Saint Empire Romain germanique, la liaison Est-Ouest acquiert une dominance néfaste. Lorsqu’en 1552, après les défaites de Charles le Téméraire, les efforts pour la réanimation de l’axe lotharingien sont définitivement anéantis, les empires de l’Est et de l’Ouest se retrouvant à cet endroit directement face à face, Metz deviendra un bastion militaire ».



La politique de développement en faveur du bilinguisme rappelle aussi que cet espace a permis, dans le passé, une sorte de syncrétisme entre les influences romanes et germaniques. La Lotharingie constitue ainsi un espace de transit et donc d’échange, espace aussi de brassage entre plusieurs cultures. Le fait que ce soit le Sommet de la Grande Région, par la voix de ses représentants exécutifs, qui s’en fassent les porte-parole n’a évidemment rien d’anodin : il s’agit d’insuffler une dynamique à une représentation d’un territoire transfrontalier que les citoyens puissent un jour s’approprier. La représentation est prête à fonctionner. Il ne reste plus qu’à la diffuser.



D. La diffusion de la représentation lotharingienne



La représentation de la Lotharingie va être ainsi surtout évoquée, à partir du milieu des années 1990, dans les discours des principaux acteurs politiques, souvent à l’occasion de réunions transfrontalières. Elle est aussi reprise par la presse aussi, bien qu’elle reste très peu discutée ou critiquée, du moins de manière publique. Chargé de donner corps au projet de construction transfrontalier, l’Institut Régional Intracommunautaire assure sa promotion à la différence des rapports de prospective ou de planification régionale qui n’y font pas vraiment allusion. Cette représentation de la Lotharingie tient donc plus du discours d’acteurs : la Frankfurter Allgemeine Zeitung (1993) est en Allemagne l’un des premiers organes de presse à relater l’idée de construire dans l’espace Saar-Lor-Lux, une nouvelle Lotharingie, s’appuyant sur les déclarations du ministre européen de Rhénanie-Palatinat, M.Gerster, en 1993. Oskar Lafontaine, alors ministre-président du Land de Sarre pense qu’il est grand temps que « l’idée régionale » dépasse « l’identité nationale et patriotique », faisant remarquer que le concept de « Heimat » n’a jamais vraiment correspondu pour un Sarrois aux frontières nationales.



Le fait que la Lotharingie soit de nouveau évoquée avec force par certains acteurs politiques est aussi lié à l’élargissement progressif de l’espace de coopération interrégionale : en 1993, le périmètre du Conseil Parlementaire Interrégional (CPI) ne se limite plus seulement au Luxembourg belge mais inclut toute la région wallonne, permettant alors au concept de Grande Région de prendre toute sa signification. Par ailleurs, dans le contexte de la réunification de l’Allemagne, la Sarre n’est plus désormais le dernier Land à avoir incorporé l’Etat fédéral alors que de 1957 à 1990, elle  constituait le premier élément territorial de la réunification de l’Allemagne avant celle des Länder de l’Est .A partir de 1990, avec la réunification des Länder de l’Est, le cas de la Sarre perd toute sa spécificité ; il faut donc montrer pour ses dirigeants l’importance que constitue l’ancrage européen.



Reprise officiellement au 1er Sommet de la Grande Région de Mondorf-les-Bains de 1995, la Lotharingie reste souvent évoquée sur la scène régionale comme idée ou figure d’un «  laboratoire européen ». Bernard Caprasse, gouverneur de la province du Luxembourg belge,  en livre la vision la plus construite, par le discours qu’il prononce devant le Conseil Provincial, le 24 novembre 2000,  en faveur de « la Grande Région : un mythe nécessaire ». Il s’agit alors pour le gouverneur de la province belge du Luxembourg, de rappeler aux yeux des Luxembourgeois, toute l’importance que représente l’enjeu de la Grande Région, pour une province qui a participé dès l’origine étroitement au processus de coopération transfrontalière dans cet espace, et qui tend trop encore, du fait de sa faiblesse démographique, à n’être considérée que comme une marge, un confin de la région wallonne. Le fait, que désormais la région wallonne et la Communauté francophone Wallonie-Bruxelles aient manifesté la volonté d’adhérer à l’accord interétatique Saar-Lor-Lux de 1980 l’encourage à plaider dans ce sens : ainsi, pour Bernard Caprasse, « les fondements de la Grande Région peuvent s’ancrer dans l’Histoire, mais surtout dans une analyse des contingences géopolitiques contemporaines. Nos racines historiques communes remontent à l’époque celte, et depuis lors, à travers les avatars des guerres, nous partageons un patrimoine culturel, des traditions communes. […] La Lotharingie, dénomination qui traversa les siècles, provient du partage de l’empire de Charlemagne à Verdun en 843 : les composantes de la Grande Région font partie des terres attribuées alors à Lothaire. » Il s’agit de faire prendre conscience ici de partager un même espace commun de traditions. Mais autour de quelle identité ?  « La caractéristique de ce vaste pays gît dans la coexistence des cultures romanes et germaniques. Celles-ci connaîtront au fil du temps une frontière linguistique quasi immuable, qui cependant ne coïncidera jamais avec une limite politique. Tel était le royaume de Lothaire. Tels furent à une autre échelle les Pays-Bas bourguignons et autrichiens, ou le Duché de Luxembourg composé de terres wallonne et germanique. On sait aussi l’histoire de la Sarre ballottée, entre la France et l’Allemagne […].



Ces quelques exemples, tirés de l’histoire parmi tant d’autres, montrent que la dualité culturelle traversera victorieuse les limites géo-politiques dont la mouvance fut souvent guerrière. Elle n’empêcha pas les échanges, notamment commerciaux, d’une grande intensité, sans doute parce-que précisément les frontières politiques et linguistiques ne coïncidaient pas. » La Lotharingie est ainsi le territoire rêvé, paré de toutes les vertus : espace commun, il est aussi un territoire d’échange et de brassage de cultures qu’une réalité géopolitique jusque- là guerrière a pu contrarier mais jamais réellement empêcher. La presse s’est aussi emparée de la Lotharingie à la suite de l’initiative lancée en 2002 par la chancellerie sarroise d’inviter les citoyens de la Grande Région à participer à un concours transfrontalier pour lui donner un nouveau nom qui puisse mieux l’identifier. Les citoyens ont ainsi pu avoir l’occasion, de nommer un espace géographique nouveau pensé comme un vaste espace de vie transfrontalier. Le retour des figures historiques apparaît ainsi en bonne place parmi les labels proposés. Le Républicain lorrain (04 Juin 2002), évoquait le fait que plus de 250 propositions lorraines avaient déjà été adressées et que l’opération trouvait également un franc succès en Sarre.



Certains noms arrivent en force : « Lotharingie ou Lotharingia, Austrasie ou Austrasia, mais aussi Charlemagne   Le journal fait d’ailleurs remarquer que « la tentation de recourir à ce passé commun vieux de douze siècles était trop forte. Elle est d’ailleurs parfaitement fondée ». La Saarbrücker Zeitung dans son édition du 13/06/02 évoquait la proposition faite par Andreas Schorr de l’Université de Saarbrücken de nommer la Grande Région « Austrasie », autre figure mythique ancrée dans le passé mérovingien et qui, d’un point de vue historique,  pouvait présenter l’avantage de mieux épouser les limites de la Grande Région.



Certains ouvrages récents,  destinés à un  plus ou moins large public, continuent de s’en faire l’écho.M. Parisse (2002, 20-28) reprend les grandes caractéristiques de ce qui fait l’originalité et la force du mythe lotharingien, évoque le carrefour de  voies de communication avec les axes transversaux unissant la Champagne aux pays rhénans, mais ne hiérarchise ni ne nuance  l’importance d’un axe par rapport à l’autre : «  La Lotharingie ! Le terme est voué à une grande fortune. On parlera notamment de « politique lotharingienne » pour les rois ou les empereurs comme pour les papes préoccupés du sort de cette région sise entre le royaume de France et l’empire germanique, parce-qu’elle appartient au second mais parle la langue et copie les pratiques du premier. On nommera souvent « l’axe lotharingien » et on constatera avec étonnement la permanence de ces courants qui relient l’Italie aux Pays-Bas et irriguent ou drainent normalement la Lorraine. Ce sont les vallées qui ont déterminé l’existence de ces axes. Celles du Rhin, de la Moselle, de la Meuse prolongent naturellement celles du Rhône et de la Saône. ». Mais l’essentiel pour M. Parisse est que  « la Lotharingie fut (avant tout) terre de réforme, ou de renaissance comme on veut. » (la renaissance carolingienne, liturgique et monastique).



II. Les différentes constructions politiques de la représentation lotharingienne 



Par la coopération transfrontalière dont l’un des buts peut constituer la suppression pure et simple des frontières étatiques, construire la Grande Région, c’est ainsi faire revivre le mythe lotharingien dans le cadre de l’Europe des régions. A chaque fois, la conclusion est la même : reconnaître l’existence d’une zone centrale en Europe d’hier et d’aujourd’hui, qui s’étire des Pays-Bas à l’Italie du Nord entre le Rhin et la Marne et où circulent de façon incessante des flux de personnes, de marchandises, d’idées, mais surtout que ce transit peut être capté par une population confrontée au mélange de deux civilisations. Dans une introduction à la revue Lotharingia, Oskar Lafontaine (1995), alors ministre-président du Land de Sarre écrit : « l’histoire de la Lotharingie a beaucoup à nous apprendre pour aujourd’hui. Elle représente bien plus qu’un chapitre de l’histoire de la dynastie franque et de son évolution territoriale. Elle représente l’attachement à l’Europe, aux espaces culturels régionaux, qui a fait ses preuves dans le cadre de relations de pouvoirs  changeantes. La recherche de la Lotharingie ne doit pas seulement se développer dans un cadre scientifique historique. Elle doit permettre de constituer un exemple important pour renforcer notre identité régionale et européenne. » Suite à cela, Stefan Miller (1995) écrira que «  l’objet culturel favori du ministre-président Lafontaine s’appelle « Lotharingie ». Oskar Lafontaine voulait ainsi en tant que représentant de la culture franco-allemande en donner une représentation concrète en exhumant la Lotharingie et pouvoir ainsi justifier l’appartenance  du Land de Sarre à une région au cœur de l’Europe que l’Histoire avait déjà permis de nommer.



Pour sa part, le Conseil Régional de Lorraine, par la voix de Patrick Thull, directeur régional des services en 2002, ne fait référence à la Lotharingie que par rapport à l’axe lotharingien, qui historiquement a réuni le Nord et le Sud de l’Europe et qui correspond à l’un des cadres essentiels selon lui dans lequel s’épanouit la coopération transfrontalière, le cadre des grandes infrastructures: « L’axe lotharingien a été consacré dans le SDEC (Schéma de Développement de l’Espace Communautaire) comme l’un des quatre grands axes européens de transit avec l’axe Lille-Bruxelles-Amsterdam, l’axe rhénan et l’axe Berlin-Vienne ».



Ainsi, sa mise en valeur correspond à quatre grands dossiers d’aménagement et de transport dans lequel s’implique le Conseil Régional :



- Le  TGV Est, par la liaison Paris - Strasbourg, doit permettre en reliant aussi Luxembourg, d’envisager le raccordement de Bruxelles et ainsi la liaison à grande vitesse des trois capitales européennes en moins de 3 heures.



- La dérivation à l’Ouest (Athus-Meuse) par Bettembourg du grand couloir ferré fret européen que représente le sillon mosellan constitue un axe de dérivation du trafic généré sur l’axe principal.



- Avec le port de Rotterdam qui dispose d’un hinterland s’étendant jusqu’à Milan, la liaison Moselle-Saône, qui constitue encore l’un des chaînons manquants d’un grand axe européen de transit fluvial, reprend tout son sens.



- Le désengorgement de l’A31, à l’origine simple autoroute interurbaine reliant Thionville-Metz à Nancy, voire son doublement sur certains tronçons, s’avère chaque jour plus indispensable pour répondre à un trafic de dimension européenne, sachant que 18% du tonnage des marchandises européennes circule chaque jour sur cet axe.



Pour André Rossinot, maire de Nancy, depuis 1983, le cadre lotharingien peut  s’appréhender à différents niveaux d’analyse spatiale :



- La mobilisation d’un cadre lotharingien élargi doit permettre à la Lorraine de s’ancrer dans une   « grande Lotharingie européenne » qui s’étendrait de la Flandre à Milan et de renouer ainsi avec l’espace lotharigien de 843 même si la création de Nancy ne remonte qu’à 1063.Mais pour le maire de Nancy, il s’agit ici plutôt de conforter l’ancienneté historique du duché de Lorraine, dont l’origine est associée à la famille de Haute Lorraine et donc à cette fameuse Lotharingie historique. Les raisons invoquées par André Rossinot pour justifier la pertinence d’un tel espace aujourd’hui, sont surtout culturelles: il rappelle pour la Lorraine l’importance qu’elle a pu jouer à la « confluence de plusieurs cultures, comme carrefour de civilisations et pour Nancy sa légitimité historique en temps qu’ancienne capitale d’un duché ». Nancy se trouverait alors au coeur de cet espace qui présente aussi la caractéristique d’englober une partie de la « dorsale européenne ». On retrouve bien dans cette représentation, la nostalgie d’un avenir grand ducal pour Nancy.



Il s’agit aussi, et ce souci est toujours présent dans l’esprit d’André Rossinot, de « faire de Nancy un lieu identifiable en Europe ». Il se préoccupe de la place de Nancy entre Paris et Strasbourg.



- Pour cela,  le maire de Nancy privilégie le cadre du Grand Est. Cette stratégie a surtout pour objet de mieux répartir les nouvelles institutions délocalisées depuis Paris : « Il faut éviter que toutes les décisions n’aillent uniquement que sur Strasbourg » et A.Rossinot de rappeler : « Nancy abrite plusieurs centaines d’instances publiques à vocation régionale et interrégionale ». Gérard Rongeot, directeur de l’ADUAN (Agence de Développement de l’Urbanisme de l’Agglomération Nancéenne) considérait en 1995 que « Grand Est constitue une image porteuse pour Nancy, car c’est une échelle pertinente pour réaliser les problèmes de proximité, c’est aussi une bonne échelle pour l’identification internationale de Nancy ( ce qui lui permet en quelque sorte d’assurer son marketing territorial) et c’est un cadre qui doit permettre par le jeu des complémentarités (universitaires par exemple) entre les 9 agglomérations du Grand Est d’optimiser les mises en relation entre celles-ci ».Pour André Rossinot, Grand-Est c’est aussi l’occasion de négocier de manière concertée des grandes infrastructures : TGV Est ou le projet de voie navigable Saône-Moselle.



- La représentation lotharingienne constitue aussi un objet politique local que le maire de Nancy utilise pour fustiger les prétentions centrifuges de certains élus régionaux, notamment  au début des années 1990 quand il s’agit de critiquer les prétentions de Julien Schwartz,  alors président du Conseil général de la Moselle (1982-92) en résumant ses dix années de présidence par « Moselle über alles » (la Moselle au-dessus de tout) comme celle de Jean-Marie Rausch, maire de Metz, à la tête du Conseil régional entre 1982 et 92 : « Si Metz veut aller seul négocier avec Luxembourg et Sarrebrück, alors elle pourrait devenir une banlieue dortoir de l’une ou l’autre de ces deux villes. »



Cependant, la difficulté qu’a le maire de Nancy de s’appuyer sur une espace urbain dynamique l’oblige à se tourner vers le voisin messin dont la croissance économique de la zone d’emploi est plus forte que celle de Nancy qui bénéficie toutefois de fonctions tertiaires supérieures : le partenariat politique se noue en 2002 dans le cadre du « sillon lorrain », redonnant du lustre à l’axe Nord-Sud.



La Lotharingie correspond ainsi à trois grands schémas de représentation :



- Une Lotharingie, au sens strict, fait référence à la Lorraine ducale et permet, ainsi d’inscrire la région Lorraine, davantage dans le champ des relations entre Paris et Strasbourg, faisant de Nancy, ancienne capitale du duché de Lorraine, aujourd’hui pôle universitaire essentiel de l’Est de la France, le pivot de la construction éventuelle d’une interrégion « Grand Est ».



- L’espace lotharingien permet, par-delà les frontières, de transcender la réalité des Etats-nations comme d’inscrire le citoyen dans un nouveau cadre, celui de la construction d’une Europe des régions voire d’une communauté de vie transfrontalière qui correspond à la Grande Région.



- L’axe lotharingien, en s’inscrivant de manière historique depuis l’époque romaine (axe Lyon-Metz-Trèves) comme l’un des axes de passage essentiels en Europe doit aussi générer de nouvelles activités (logistique) qui permettront d’assurer un captage de ces flux.



Pour autant, le recours à la Lotharingie trouve aussi un certain nombre de détracteurs qui critiquent tant le bien-fondé de cette représentation que son utilisation orientée. 



III. Des limites d’une représentation banalisée 



L’historien luxembourgeois J-P Lehners (2001), spécialiste des mouvements de l’histoire régionale européenne et plus spécialement de la région Saar-Lor-Lux a montré toutes les limites du processus de légitimation historique  de constructions politiques nouvelles transrégionales et transnationales. L’articulation de sa contre-offensive lotharingienne tient en trois points :



En tant que structure politique, la Lotharingie fut une structure éphémère, qui ne dura guère plus d’un siècle, puisqu’elle fut définitivement, pour sa partie orientale intégrée à la Germanie en 925. 



J-M Yante (1996, p.11) précise ainsi que « le rattachement de l’Alsace à l’Alémanie  (911) réduit bientôt cet espace politique, tandis que la Frise et les pays situés au nord du Rhin connaissent un destin séparé. Dès le milieu du Xè siècle, l’héritage est scindé en Haute-Lotharingie (Lorraine) et Basse-Lotharingie (Lothier) ; il se disloque ensuite en principautés territoriales qui ont pour noms Lorraine, Barrois, principautés épiscopales de Metz, Toul et Verdun, Electorat de Trèves, France, Namur, Liège, Limbourg, Brabant, Hainaut … Entre France et Empire, entre Meuse et Rhin, l’axe lotharingien ne demeure pas moins une réalité géopolitique. Le cœur de ces territoires correspond grosso-modo à l’actuelle Grande Région Saar-Lor-Lux-Rhénanie-Palatinat ».



Le royaume de Lothaire constitua de fait une structure politique fragile, et en quelque sorte, une construction artificielle promue en tant que telle par les partisans de l’Empire comme de la France pour empêcher l’unification des Etats bourguignons au Nord et au Sud. Le Lotharii Regnum tombera davantage de ses divisions internes, et de l’attaque du Duché de Bourgogne  ( dont la dernière tentative consista en la  tentative malheureuse de Charles le Téméraire en 1477 devant Nancy) qui eut pour principal effet la transformation de facto d’un duché de Lorraine en une véritable marche dont le sort évoluera ensuite effectivement en fonction des tribulations entre le Royaume de France et l’empire des Habsbourg ) Ainsi, Régine le JAN (1995) observe que « tandis que la Lotharingie devenait le carrefour des cultures et des idées, elle allait être l’objet des affrontements et le symbole des divisions européennes. C’est là tout le paradoxe de ce Regnum qui, pour avoir été le cœur de cet imperium qu’avait voulu Charlemagne, ne put devenir un véritable royaume ».



 Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’axe lotharingien représentait un véritable danger pour le Royaume de France et que l’un des buts de la politique extérieure des XVIè et XVIIè siècles était de briser cet axe et empêcher ainsi la consolidation des relations entre la mère patrie, l’Espagne et les Pays-Bas espagnols. Notons quand même au passage, que le royaume lotharingien sera d’abord la victime de ses propres divisions et que contrairement à ce qui est affirmée hâtivement, si la confrontation des ambitions du Saint Empire et du Royaume de France ont empêché sa reconstitution, le Lotharii Regnum est tombé sous la pression conjointe de rivalités internes et d’ambitions de puissances régionales. Ainsi, le Lotharii Regnum n’a jamais constitué une structure unitaire : contrairement à l’idée répandue, le Lotharii regnum n’a jamais consisté en l’unification politique des territoires qu’il avait sous sa charge : les structures politiques qui composent la Grande Région ont connu à l’époque de leur rassemblement dans le royaume lotharingien, comme après sa dislocation des destins séparés. D’ailleurs, comme le fait remarquer J.-P. Lehners (1996), vouloir reconstituer une histoire commune de l’ensemble de la Grande Région serait totalement impossible jusqu’à la fin du XVIIe Siècle où la politique d’expansion de Louis XIV contribua pour la première fois  à ce que la France  dispose de places-fortes de part et d’autre de la frontière entre France, Duché et Empire  (Stenay, Montmédy, Saarlouis et Luxembourg).



La Sarre subit toujours les contrecoups de l’influence française depuis le Moyen-Age malgré son inscription territoriale dans le Reich en 925, en même temps que le reste de la Lotharingie. La Sarre ne constituait pas une unité et restait divisée en plusieurs parties (Comté de Sarrebrück, Archévêché de Trèves, Duché de Lorraine et Duché de Palatinat Deux-Ponts.) Le Luxembourg quant à lui en tant que cité-forteresse fut fondée en 963 avec les territoires des forêts environnantes. Le Luxembourg ne constitua un duché indépendant qu’en 1354 et conserva une certaine autonomie jusqu’en 1443 (maximum de son extension) date à laquelle il fut intégré au duché de Bourgogne. Il évolua ensuite comme un Etat-tampon entre les ambitions prussiennes et françaises (et revint quatre fois à la couronne impériale). Mais ce n’est véritablement qu’après la Révolution française, que le Luxembourg et la Sarre sont réunis à la France, sous forme de départements : l’Etat français cherche à y développer un sentiment commun d’appartenance, en introduisant notamment le droit civil français. Mais dès 1815 (traité de Vienne), le Luxembourg est réintégré à la Prusse et redeviendra indépendant en 1839  en perdant cependant définitivement la partie belge du Luxembourg (suite à la création de l’Etat belge en 1830).



L’espace lorrain fut lui aussi marqué par la rivalité bien connue entre les Trois Evêchés de Metz, Toul et Verdun (acquis par la couronne de France en 1552) et le Duché de Lorraine sous mouvance germanique jusqu’en 1766, date de son rattachement à la France. Le Duché de Luxembourg fut le seul véritable Etat bilingue durant toute cette période. Ce ne fut le cas ni du Duché de Lorraine coupée par la frontière linguistique bien vivace germano-romane, ni de la Sarre intégrée au Reich. Evoquer donc le terme de brassage entre deux cultures relève là aussi du mythe historique : s’il y a bien eu rencontre de civilisations, échanges, rivalités et guerres, la culture germanique ne fut jamais vraiment partagée au-delà de la frontière linguistique dans les habitudes de vie comme dans les parlers. Le roman est resté bien vivace et les éléments germaniques de la langue totalement assimilés.



Ces objections pourraient être toutefois balayées par les promoteurs de l’axe lotharingien : en effet, comme le fait remarquer Jean-Marie Yante (1995) «  entre France et Empire, entre Meuse et Rhin, l’axe lotharingien ne demeure pas moins une réalité géopolitique. Le cœur de ces territoires correspond grosso-modo à l’actuelle Grande Région Saar-Lor-Lux-Rhénanie-Palatinat » mais l’historien Pierre Racine (1995, pp.13-31) a bien montré aussi les limites de cette analyse : ainsi, rappelle- t-il que la Lotharingie, en tant que figure historique , connut déjà quelques succès chez certains géographes comme Roger Dion (1948), dont les thèses n’ont pas toujours été acceptées ou reconnues, et qui cherchaient à transcrire le fait que dans le partage de Verdun les « négociateurs avaient été amenés à tenir compte des conditions offertes par la géographie ».D’ailleurs le géographe C. Précheur  et l'historien R. Taveneaux   (1968) posaient clairement la légitimité de l’existence de la Lorraine en fonction de critères déterministes émanant de la géographie physique : « De sa situation sur l’un des axes névralgiques de l’Europe, la Lorraine tient sa vocation cosmopolite. Les lignes de relief s’étirent du sud au nord ; le dessin de son hydrographie épouse celui de sa morphologie : de tout temps les voies de circulation des marchandises, des idées et des hommes ont suivi les dépressions et les fleuves. Placée au point de resserrement maximal du continent, la Lorraine joue le rôle de régulateur des échanges entre l’Europe septentrionale et la Méditerranée ». Pourtant, note Pierre Racine, « ce jugement peut apparaître partiellement antithétique de ce qu’écrivait Michelet dans son « Tableau de la France » , quand il voyait avant tout la Lorraine comme une terre-frontière entre la France et l’Empire, et qu’il la considérait comme une miniature de l’Empire, à la limite des pays de langue française ».



P. Racine met en exergue l’idée chez certains auteurs que la Lorraine se retrouverait ainsi sous l’influence  de deux axes géoculturels qui ont structuré l’organisation de son territoire si l’on se réfère à une  grille de lecture diachronique  : l’axe Nord-Sud, axe de pénétration des influences européennes, axe de transit européen et l’axe Ouest-Est, axe politique  longtemps conflictuel avec l’Allemagne jusqu’en 1945, puis axe de la réconciliation franco-allemande depuis, axe aussi de subordination d’un espace périphérique vis à vis d’un pouvoir central.



Pour M. Racine, « il est certain que le pays lotharingien, par son rôle de voie de passage, a bénéficié des influences artistiques et littéraires tant du nord que du sud de l’Europe, le pays mosan ayant été d’ailleurs un centre particulièrement fécond » mais s’empresse d’ajouter « l’axe lotharingien au début du XIIe siècle., tel qu’a voulu le peindre M.Parisse, doit plus à la mer du Nord qu’à la Méditerranée, et de ce point de vue l’espace lotharingien, lieu de rencontre d’influences se révèle un centre créateur, relais entre France et Empire plus qu’entre monde méditerranéen et monde septentrional. » La Lorraine, notamment Verdun et Metz profitèrent jusqu’à la fin du XIIe siècle, de voir passer les marchands germaniques vers les foires de Champagne, mais le fait que la Lorraine fut toujours mal reliée à l’Italie septentrionale par les routes alpestres, restreignit l’influence italienne, malgré l’installation des Lombards à Metz, Verdun et Neufchâteau, mais qui profita en la circonstance  d’un pouvoir ducal alors affaibli entre 1240 et 1350.  « Le territoire lorrain se révèle ainsi une terre de contacts féconde entre les domaines roman et germanique, surtout dans la région de la Meuse moyenne, grand carrefour des routes venues de la mer du Nord et des pays rhénans. Que des contacts aient existé avec les pays méditerranéens n’est pas niable, mais ce sont les foires de Champagne, qui à la fin du XIIe siècle concentrent l’essentiel du trafic des produits textiles. » Pour Pierre Racine, la Lorraine ne réussit pas à capter le trafic international sud-nord ou nord-sud, elle n’ a jamais constitué qu’une zone de transit mais l’auteur confirme que c’est la faiblesse politique  du duché de Lorraine « qui n’a jamais constitué une unité politique fermement constituée qui l’a condamnée à ne pouvoir tenir qu’un rôle de pays de marche », se trouvant écartelé entre la montée en puissance du roi de France et celle des Habsbourg. « Les conditions favorables de circulation de vallées, grosso modo sud-nord, étaient ainsi contrariées par le heurt politique ouest-est ».



On s’aperçoit donc d’une part que l’axe Ouest-Est, tant décrié, constitua bien au Moyen-Age, avec la Flandre un axe commercial important, que les liaisons avec l’Italie du Nord n’ont pas été les plus fortes, et que l’axe Nord-Sud constitua davantage un axe de transit important qu’elle n’a apporté de plus-values pour la région.



Conclusion :



La réappropriation par certains acteurs politiques du mythe lotharingien révèle ainsi un certain nombre de limites qui tiennent essentiellement au fait de vouloir à tout prix légitimer l’action politique par des considérations historiques, au prix de certaines approximations avec la réalité. Il n’en reste pas moins que nul ne peut aujourd’hui contester  l’existence d’un grand couloir de transit Nord-Sud constitué par le sillon mosellan et, qui effectivement, a déjà pu jouer un rôle important, d’un point de vue diachronique. Toute la question consiste aujourd’hui à faire en sorte que cet axe de passage devienne aussi un axe porteur d’activités économiques (logistiques, par exemple) qui assure à la Lorraine de ne pas être contournée et que cet axe soit retenu par Bruxelles comme l’un des deux ou trois eurocorridors de premier ordre.



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Parisse M., Lorraine, Encyclopédie Bonneton, 2002.


Precheur C. et Taveneaux R., article Lorraine  in Encyclopédie Universalis, vol X, Paris, 1968, p.117


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Yante J.-M. : « Courants et pôles commerciaux au cœur de la Lotharingie (XIII-XVIè siècles » in « Héritages culturels dans la Grande Région Saar-Lor-Lux-Rhénanie-Palatinat », cahiers I.S.I.S., fascicule IV, 1996, p.41 à 60.

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