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n° 5 novembre 2014 : La géographie de l'époque napoléonienne:

La guerre, ça sert, d’abord, à faire de la géographie : les Français face à l’Europe de Napoléon

Aurélien Lignereux


 La guerre, ça sert, d’abord, à faire de la géographie : les Français face à l’Europe de Napoléon



par Aurélien Lignereux, maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Grenoble - LARHRA UMR 5190



Résumé


Si la formule d'Yves Lacoste ("La géographie, ça sert, d'abord à faire la guerre") a fait date et a déjà connu de multiples usages et détournements, la retourner dans le cadre des études napoléoniennes dépasse de loin l'exercice du clin d'oeil en ce qu'elle ouvre des perspectives neuves et essentielles sur le rapport des Français à l'Empire. L'ambition du présent article est en effet d'appréhender la façon dont les contemporains de Napoléon ont dû s'adapter aux opérations militaires et aux transformations géopolitiques en cours dans l'espace français et européen. Les redécoupages à l'oeuvre n'ont-ils pas des répercussions très concrètes sur l'horizon des carrières ou sur les circuits économiques ? Le fait est que le départ sur les routes de l'Europe de dizaines d'hommes a entraîné une  demande sociale d'informations géographiques à laquelle répondent partiellement la correspondance des soldats ou la publication d'atlas mis à jour, et que le pouvoir napoléonien tente d'orienter à des fins de propagande. A questions nouvelles, sources renouvelées : cet article s'emploie à identifier les repères spatiaux des Français et leur actualisation imparfaite en tirant profit, à titre qualitatif, des enseignements de l'iconographie, des lettres privées, des rumeurs ou des archives des pratiques éducatives.


 


Mots clés: apprentissage de la géographie, enseignement de la géographie, propagande géographique, rumeurs


 


Si « la géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre »[1], cette dernière, indéniablement, sert aussi à faire de la géographie... Pourquoi retourner de la sorte la fameuse formule d’Yves Lacoste[2] ? Transposé dans le champ des études napoléoniennes, un tel point de départ, loin de se réduire à un plaisant contre-pied de la géographie des conflits, conduit à une approche à contre-courant d’une pesante tradition. De fait, ce qui retiendra l’attention n’est pas la lecture géopolitique, ou plutôt diplomatique, vue du sommet des chancelleries à laquelle une lignée ininterrompue de travaux nous ont familiarisé, c’est-à-dire la façon dont, effectivement, la guerre, au gré d’opportunités momentanées et de contraintes pérennes, a permis à Napoléon de redessiner la carte de l’Europe à force d’annexions, de liquidations ou de créations de nouvelles entités. Même à l’heure du bicentenaire du Congrès de Vienne, on n’abordera pas ici la remise à plat de cet échafaudage à l’issue des campagnes de 1813 et de 1814 et au nom d’autres conceptions de la géographie que celles naguère dictées par Paris.



De même, il ne s’agit pas de revenir sur l’autre pôle de la bibliographie napoléonienne, à savoir l’importance capitale accordée à la stratégie. L’histoire-bataille suppose la mise en évidence des connaissances des chefs de guerre, et c’est à ce besoin que l’on doit de multiples aperçus sur la culture géographique du jeune Bonaparte, sur le Bureau topographique du cabinet de l’Empereur, sur les ingénieurs-géographes du Dépôt de la Guerre et sur Bacler d’Albe. Pour reprendre les catégories d’Yves Lacoste, on en sait beaucoup sur la « géographie des états-majors », dans la mesure où c’est là un préalable incontournable pour comprendre l’art de la guerre napoléonienne, art longtemps disséqué par d’autres spécialistes dans les écoles militaires (Camon, 1997). Mais que connait-on de la « géographie des professeurs », celle qui était alors diffusée et enseignée à l’intention des non-initiés, aussi instruits et aisés soient-ils ? Ce savoir dont Yves Lacoste fustigeait les dehors neutres et l’effet anesthésiant n’est-il pourtant pas l’un de ces discours au service du pouvoir de Napoléon en ce qu’il tendrait à garantir son monopole sur la conduite des affaires extérieures ? Par contraste avec l’enseignement de l’histoire, bien étudié car d’une portée idéologique évidente (Burton, 1979) - l’histoire sert, alors, à faire les dynasties -, la géographie à l’époque napoléonienne fait figure de parent pauvre. Et n’est-ce pas précisément parce qu’elle est perçue comme ennuyeuse, sans enjeu politique apparent, alors même que les circonstances démultiplient l’acuité des questions soulevées par les redécoupages de l’Europe, ce qui couronnerait la valeur lénifiante de la géographie professée au début du XIXe siècle ?



L’objectif de cet article est de suggérer, à la faveur d’un décentrement, plusieurs pistes pour mieux appréhender la manière dont les contemporains ont dû s’adapter à ces changements brusqués, suivre les contours nouveaux d’un système en mouvement[3](Lentz, 2003-2007), acquérir des repères élémentaires pour maîtriser le cadre inédit d’une France qui passe à 130 départements et d’une géographie européenne bousculée et d’abord foulée au pied par les troupes en marche. En effet, des années durant, des centaines de milliers d’hommes ont sillonné les routes du continent non sans laisser une volumineuse correspondance. Pour leurs proches, se familiariser avec les noms des lieux d’où leur parviennent ces lettres tient de la nécessité. Entamé par les campagnes du Directoire en Italie, en Hollande, en Suisse et jusqu’en Égypte, ce flux des nouvelles extérieures qui parviennent au cœur des foyers devient une composante du quotidien sous Napoléon. Sans commune mesure avec la diffusion, pourtant croissante, des récits de voyages et de la sociabilité élitiste des Lumières, malgré la densité des réseaux et « l’utopie communicationnelle » qu’elles portent en elles (Beaurepaire, 2014), le phénomène invite à se tourner sur le savoir géographique des Français et sur son actualisation forcée au rythme des guerres.



Si la question est neuve, cette recherche peut s’appuyer toutefois sur un socle historiographique récent mais composite, qui élargit l’angle privilégié par les travaux centrés sur la diplomatie ou sur les reconfigurations frontalières, notamment lorsqu’ils prennent en compte les appartenances et les échanges (Nordman, 1998, Mazauric, Rothiot, 2007). La réception auprès des Français des campagnes napoléoniennes est désormais mieux connue, qu’il s’agisse de s’intéresser à la mémoire de groupes, au premier rang desquels figurent les soldats… et les mémorialistes, ou de prendre en compte l’ensemble de la population dans le cadre d’une enquête sur son rapport à Napoléon (Petiteau, 2012, 2008). L’expérience de l’ailleurs des soldats-voyageurs de la Grande Armée est également saisie au moment même de leurs périples (Petiteau, 2011, Forrest, 2002, Risco, 2006), et gagne à être confrontée aux paramètres établis par les études sur les récits de voyage, tels que la reproduction du modèle générique, la circulation des stéréotypes ou la diversification des itinéraires consacrés (Bertrand, 2008). Il importe encore de sonder les liens qui peuvent exister avec les représentations savantes, celles que réélaborent les élites du pouvoir et du savoir, à l’instar des conceptions d’un Coquebert de Montbret (Laboulais-Lesage, 1999, Pelletier, 2002)[4] : d’ores et déjà, la reconstitution des trajectoires de tel ou tel arpenteur administratif et scientifique de l’Empire fournit de précieuses modèles (Donato et allii, 2013).



Il n’empêche qu’il restera dans cette historiographie nouvelle comme un centre vide tant que l’appropriation plus commune du savoir géographique acquis durant la période n’aura pas été davantage mise en évidence (Nordman, 1989)[5], tant que le défi de l’« équation » à « plusieurs inconnues » que pose l’évaluation de la demande sociale (Lefort, 2010), accentué du fait des sources pour le début du XIXe siècle, n’aura pas été résolue ou du moins posée de front.



I. La leçon de géographie : un rituel familial et impérial ?



A. Ce que suggèrent les images



Rien n’illustre mieux le projet que l’on se propose d’atteindre qu’une œuvre de Boilly, au titre suggestif La Lecture du Bulletin de la Grande Armée (fig.1), en tant que mise en scène de cette soif de connaissances dans l’intimité d’une famille parisienne[6]. Au milieu des jeux d’enfants, qui intègrent dans leurs amusements les conversations des adultes (soldats de plomb et déguisement martial), trois générations sont réunies autour d’une carte dépliée sur la table. Le patriarche, chauve et en culotte de soie, a procédé à la lecture d’un Bulletin de la Grande Armée en 1807, et se tient prêt à mettre ses lorgnons pour déchiffrer les lieux mentionnés que son fils aîné suit du doigt. Attaché aux nuances des expressions quitte à les exacerber (Scottez-De Wambrechies, Raymond, 2011)[7], Boilly fait ressortir les sentiments contrastés des membres de la famille, depuis l’enthousiasme virile jusqu’à l’inquiétude d’une jeune fille qui, l’air grave, songe au sort de son promis déjà prêt à partir, en passant par l’attention rêveuse d’un adolescent. La scène de genre s’élève à l’allégorie politique. Cette famille de patriotes, ainsi que le manifestent le plumeau du fiancé et le foulard du vieillard, accomplit aussi par cette lecture à domicile un acte de fidélité envers l’Empereur, dont on saisit en raccourci la portée de la domination : il est présent à la fois avec ses soldats au fin fond de l’Europe et au cœur des foyers français comme le rappelle son buste à la Chaudet qui trône sur la cheminée.





Fig. 1 Louis-Léopold Boilly,  La lecture du Bulletin de la Grande Armée, 1812



https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/a/a3/The_Reading_of_the_Bulletin_of_the_Grand_Army.jpg



Le désir de donner des gages au pouvoir napoléonien d’un peintre qui, en 1794, avait livré un Triomphe de Marat, pourrait faire envisager d’un œil critique cette toile exposée au Salon de 1808, pour lequel Boilly avait également illustré d’autres sujets emblématiques du régime comme la vaccine et la légion d’honneur, et par là invalider par avance les conclusions que l’on voudrait en tirer : celle d’une actualité propre à ouvrir de lointains horizons et à interférer sur le quotidien des populations, non seulement de façon directe par le départ des fils aux armées mais aussi, plus discrètement, en modifiant les représentations du monde par la pénétration dans la sphère domestique de noms autrefois réservés à la géographie savante. Pour autant, la restriction de la liberté artistique et l’enrôlement des muses au service de Napoléon falsifient-elles nécessairement la scène qui est donnée à voir ? Le même Boilly n’a-t-il pas, quatre ans plus tard, représenté La leçon de géographie (fig. 2) que le fonctionnaire Gaudry, fait à sa fille, en un tableau voulu plus intime – le peintre est un ami de la famille – et pour un cours qui semble privilégier les fondements de la géographie, comme l’indiquent le compas, ainsi que le globe, les quatre livres et la pile de cartes – dont l’une d’Égypte – sur la table[8].





Fig. 2 Louis-Léopold Boilly, La leçon de géographie, 1812



https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Louis-L%C3%A9opold_Boilly_-_The_Geography_Lesson_(Portrait_of_Monsieur_Gaudry_and_His_Daughter)_-_Google_Art_Project.jpg#mediaviewer/File:Louis-L%C3%A9opold_Boilly_-_The_Geography_Lesson_(Portrait_of_Monsieur_Gaudry_and_His_Daughter)_-_Google_Art_Project.jpg



Pour se garder tant du risque de surinterprétation que de la tentation du criticisme, il convient de revenir à la base de la démarche historique, par la confrontation des sources. L’entreprise s’annonce délicate puisque s’agissant d’une plongée dans la vie familiale, il faudrait rapprocher cette œuvre non pas du discours de convention auquel les préfets recourent mais bien d’archives privées. La démarche est néanmoins probante car ce qui pouvait paraître tenir de l’artifice d’un peintre sommé d’introduire la politique dans son univers pictural renvoie plutôt à un rituel qui s’est instauré parmi les Français, pour apprivoiser le théâtre des campagnes, ne serait-ce qu’en raison de leurs proches qui s’y trouvent plongés. Ouvrons la lettre que Caze de Méry, fonctionnaire d’origine savoisienne, en poste dans les contributions indirectes à Toulon, écrit le 10 mai 1813 à sa fille Camille, femme du colonel Alban de Martinel, d’une famille d’Aix-les-Bains. La façon dont cet homme de 61 ans se présente pourrait presque servir de légende littérale à la Lecture du Bulletin de la Grande Armée de Boilly :



« Voilà donc les hostilités commencées et les nouvelles qui vont devenir tous les jours d’un plus grand intérêt. Je suis à la recherche chaque matin de tous les journaux et à chercher tous les lieux qui sont nommés dans les articles de l’armée pour les voir sur la carte. Nous poussons les ennemis devant nous, mais il faudra que nous ayons passé l’Elbe pour qu’il y ait une grande bataille, nous sommes encore dans des pays trop resserrés. Promets-moi, ma chère, que toutes les fois que tu recevras des lettres de ton mari, tu m’écriras aussi toi pour me donner les détails qu’elles peuvent contenir. Je tiens beaucoup à les avoir pour l’attachement que j’ai pour lui et pour toi[9]. »



Tout le tragique de la situation et de la relation épistolaire, c’est-à-dire à distance et en différé, est qu’à l’heure où Caze de Méry écrit cette lettre, son gendre a été tué huit jours plus tôt à Lützen.



B. Ce que disent les correspondances



Cet extrait n’est pas un hapax. Cet effort pour se familiariser avec un espace inconnu est aussi celui d’Ursule Ballard, soucieuse de repérer les lieux où se joue le sort de son mari Jean-Jacques, médecin à la Grande Armée, et c’est celui auquel ont consenti des milliers d’autres Français un tant soit peu instruits. Que fait cette jeune femme restée à Autun et occupée à élever les enfants du couple ? Elle cherche « dans toutes les géographies possibles l’endroit » où se trouve son époux, balayant du regard l’Allemagne ou l’Alsace sur les cartes, et se promettant de s’abonner à une feuille, en dépit du coût : « Si j’avais un journal, je saurais où vous êtes et ce que font les ennemis[10]. » Elle opte pour le Journal des Débats[11], le plus réputé pour la politique extérieure, domaine sur lequel la rédaction s’efforce de garder un œil avisé malgré l’ingérence du pouvoir. Elle redouble alors de dérision, se campant en train de déchiffrer le nom des villes et des généraux, parmi un « fatras » de choses, car bien consciente et des règles du genre, qui rendent ridicules les femmes savantes, et des usages épistolaires, qui disqualifient comme pédante toute érudition, surtout dans une correspondance tendre entre une femme et son époux, quoique parsemée de cris passionnés sous l’effet d’une interminable séparation. En tout cas, le jeu de piste fournit un motif de connivence : de Mindelheim (Bavière), le 29 octobre 1805, Jean-Jacques lui écrit : « Peut-être ne trouveras-tu pas encore celui-là sur la carte, car il est bien petit. » Et le mari de tenter de se rapprocher de sa femme : il imagine son retour depuis Innsbruck, en suivant du doigt le trajet à emprunter pour cela, et, à défaut, fait les mêmes gestes qu’elle face à la carte : « Mais si l’armée continue sa route, comme on le pense, par la Bohême, la Moravie, je crois qu’il faudra me résoudre, et très facilement, à rebrousser chemin sur la Suisse. Déjà, chaque jour, je consulte la carte pour voir le chemin qu’il me conviendrait de suivre dans ce retour. »[12]



Quoique parfois brouillé par l’exigence du secret des marches et la crainte de la censure, le pacte épistolaire pousse chacun des épistoliers à combler un peu de la distance qui s’est établie entre eux et qui menace de les rendre étrangers l’un à l’autre, en imposant à l’un de se situer dans l’espace, ne serait-ce que pour l’acheminement des réponses, à nommer les étapes pour qu’on puisse retracer son itinéraire, à décrire les lieux traversés pour donner un aperçu de son environnement et se figurer son quotidien, et à l’autre de s’initier à cet ailleurs. Ursule sera ainsi amenée à s’intéresser à la géographie du Tyrol, puis à celle de la Saxe et de la Prusse, avant d’avoir sans cesse en tête, de 1809 à 1811, l’Espagne, ses villes et ses routes, pour enfin se documenter sur les immensités de la Russie. Ce faisant, elle obéit aux directives de son mari, qui lui recommandait de suivre les gazettes, mais se rend vite compte que la lecture événementielle des journaux ne suffit pas et qu’il lui faut se procurer un atlas : « J’avais envie d’acheter une géographie, qui me serait très utile et je voudrais avec, un atlas [sic]. Je consulterai quelqu’un d’instruit pour savoir laquelle je dois acheter ». Des mentors lui sont en effet nécessaires pour compléter les silences factuels de son époux[13] : au cœur des événements, celui-ci se plaît à prendre du recul, à inventorier les ressources des contrées dans lesquelles il séjourne et à en décrire les mœurs, s’essayant de la sorte à la géographie économique ou humaine (« Tout vient des provinces éloignées de l’Empire et de la Hollande. Rien n’est fabriqué dans ce pays que ce que l’on consomme et les objets de première nécessité sont importés d’ailleurs. Ulm offre cependant en toiles un commerce assez important et l’exportation est une réalité. »)[14]. Le regard s’exerce en effet ; les préjugés s’émoussent au contact des habitants, encore que les paysages qu’il évoque sont surtout des reflets de l’âme, comme l’y pousse sa sensibilité rousseauiste. Le 2 octobre 1805, la Forêt-Noire, qu’il venait de parcourir quatre jours durant, lui était apparu comme « un pays infiniment riche, très fertile, supérieurement cultivé en vignes et plantes de nos pays. Toutes les montagnes sont en gradins et en culture ». L’année suivante, las de voyager, la prétérition est d’un tout autre ton : « Je ne te peindrai pas les horreurs de cette portion de l’Allemagne, qu’on appelle en vérité la Forêt-Noire, et j’essayerai encore moins de te représenter le Val d’Enfer, qui en est la plus affreuse partie. Ses chemins escarpés, ses précipices perpétuels, la nature enfin dans ses solitudes les plus horribles. Qu’il te suffira de savoir qu’à la fin du mois de juillet, les productions agricoles étaient tellement retardées, que le blé commence à peine à se prolonger en tuyaux, que la neige blanchissait encore le sommet de quelques montagnes »[15].



L’enchaînement des campagnes et l’élargissement des opérations du Portugal à la Russie, conjuguée au service de garnison dans les États dits vassaux et à l’agrandissement de la France, suscite donc un réel intérêt. Les aléas de la conservation des correspondances ont conduit à la disparition, pour l’essentiel, des réponses qu’une mère ou un oncle envoyaient en retour ; les lettres des soldats nous sont mieux parvenues à la faveur de l’intérêt que ces courriers venus de loin ont pu susciter ou d’aubaines liées au fonctionnement des administrations[16]. Certes, la plupart des parents de conscrits ne peuvent faire le même effort qu’Ursule Ballard, issue d’une famille qui fournit des avocats et des prêtres à Autun. Nombre de ces petits paysans à l’instruction sommaire doivent requérir l’aide des personnes instruites du village pour écrire et lire ce que disent leurs enfants partis ; ces derniers se font eux-mêmes souvent aider pour rédiger des courriers dès lors standardisés (Istasse, 2014). Il n’empêche que de simples soldats rendent compte des espaces traversés : Pierre-Marie Tavernier relate à sa mère la marche et les combats endurés depuis Turin : la traversée de l’Adige, le passage par Vérone et l’arrivée en Dalmatie. « Je vous dirai que nous avons fait une tres longue route, dans de vrais desairs, nous avons tourné tout au tour de la mer adriatique. Je ne peu vous faire le detail de ce que nous avons souffert, et de ce que nous souffron encore a present ; nous sommes dans un très mauvais pays tout y est ors de prix nous sommes presque tout nud on ne peu pas s’empecher d’avoir faim avec notre ration »[17]. Ce type de notes reste sommaire mais n’en informe pas moins les proches restés au pays natal du monde environnant au gré de zooms empiriques, tandis que la France elle-même est mieux connue au fil d’allusions aux camarades venus d’autres provinces - tels conscrits de Bretagne, tel dépôt de Bourgogne.



C. Ce que dévoilent les rumeurs



Pour nourrir l’enquête, au-delà des bonheurs d’archives et de leurs éclairages fugaces, indiquons enfin la formidable réserve de sens fournie par les rumeurs. On tient là un gisement abondant voire foisonnant surtout lorsqu’à partir de novembre 1812, les directeurs généraux de police ainsi que les commissaires généraux et spéciaux sont tenus de les rapporter au conseiller d’État chargé de leur arrondissement de Police générale. Très sollicitées par les historiens pour retracer les variations de l’esprit public, les craintes qui le minent ou les espoirs qui l’animent (Olcina, 2010)[18], ces rumeurs font aussi figure de source dormante dès lors que l’on change de grille de questionnement. Il serait temps en effet de compléter cette lecture politique jusque-là exclusive par des interrogations d’un autre type, propre à tirer de ces on-dit un matériau privilégié pour mettre en évidence les représentations du monde qu’ils véhiculent, les savoirs géographiques qui les sous-tendent, les lieux qui parlent à l’entendement, qui frappent les imaginations, qui intéressent les calculs.



Contentons-nous ici d’indiquer quelques pistes, à commencer par les remarques ironiques des policiers sur les erreurs flagrantes et les distorsions grossières que portent bien des rumeurs : pour eux, l’absurde géographie des nouvelles colportées suffirait à les discréditer. Or ne tient-on pas là une rare lucarne, dans leur confusion même, sur les repères des populations ? Que ces approximations puissent se diffuser est en soi un bon indicateur d’un faible niveau géographique en même temps que la preuve d’une certaine jubilation à manier ces noms de lieux lointains car l’inquiétude n’est pas le seul moteur des rumeurs (Aldrin, 2005) : le plaisir de parler, d’en imposer aussi en alignant dans ses propos une liste de noms de villes ou de fleuves  a toute sa part. À défaut de connaissances solides, reste en tout cas l’indice d’une vraie curiosité qui conduit à converser dans une salle d’auberge sur les faits réputés arrivés parfois à plusieurs centaines de kilomètres. Les bruits qui circulent au sein des élites sont aussi d’un grand intérêt tant les spéculations d’affaires ont à composer avec les pronostics politiques : c’est la lecture de la presse étrangère, c’est toute l’économie des échanges épistolaires portée par les correspondances commerciales et familiales qui s’offrent à l’analyse.



L’enquête peut gagner en finesse lorsque la documentation s’y prête, et c’est souvent le cas : en se centrant sur des cités comme Gênes, Lyon ou Strasbourg, il est possible de dessiner la carte des centres d’intérêt de leurs habitants, d’inventorier les lieux dont ceux-ci causent parce qu’ils les connaissent au préalable, parce que des contacts sur place leur en transmettent régulièrement des nouvelles, parce que leur sécurité ou leur prospérité en dépendent. La proximité n’est en effet pas le seul critère à entrer en compte dans cette géographie utile puisque pèsent aussi des liens commerciaux d’interdépendance : les nouvelles qui font sensation varient d’une ville à l’autre parce que l’évaluation des conséquences d’une banqueroute survenue à Lyon ou à Lübeck, d’une révolte dans la péninsule italienne ou sur une île de Zélande, n’ont, dans un premier temps du moins, pas le même impact selon que l’on en discute à Anvers ou à Marseille. Ces horizons régionaux rendent compte en définitive du bon ou mauvais esprit des populations : ce n’est pas la même chose que d’être abreuvés des années durant des nouvelles déprimantes venues d’Espagne comme les Bordelais ou les Bayonnais qu’être surtout réceptifs à celles, longtemps meilleures venues d’Italie ou d’Allemagne. Face à cette fragmentation des regards, le pouvoir napoléonien n’aura fait qu’ébaucher une image commune de l’Empire.



II. Une leçon de communication politique ? Faire connaître l’Empire



S’il était de bonne méthode de commencer par la base, d’identifier cette demande de connaissances qui s’affirme dans le pays, il importe désormais d’en venir à ce qui était, traditionnellement, le commencement et la fin de ce type d’approche, à savoir la communication d’État et la façon dont l’espace impérial est présenté aux Français ; bref, comment est éventuellement stimulé et surtout orienté le besoin d’information géographique ressenti par les familles.



A. La propagande géographique



C’est rejoindre pour partie l’un des thèmes de la propagande impériale, celui de l’ubiquité de Napoléon, présent aux quatre coins du continent, d’où il ne cesse de régir son Empire, décidant de Berlin le blocus des Îles britanniques ou réorganisant la Comédie française, de Moscou, le 15 octobre 1812. Que ce dernier décret soit antidaté en dit long sur les calculs de l’effet immédiat produit par une telle signature, propre à rassurer le pays, et sur la conscience de l’écho futur de l’acte, dimension qu’on ne saurait négliger de la part d’un homme qui, bien avant Sainte-Hélène, œuvre à sa postérité[19]. La réception de tels gestes mérite cependant plus d’attention. La volonté d’ancrer dans des cadres familiers la mémoire de lieux glorieux et lointains apparaît délibérée, et elle est appréciée comme telle par les contemporains. En exécution de la loi du 22 ventôse an XII (13 mars 1804), un décret impérial signé du 21 septembre 1804 établit une École de Droit à Grenoble, au grand contentement des élites de cette ancienne ville de Parlement. Les circonstances de cette décision leur offrent même un motif de fierté, comme l’exprime solennellement le procureur général Royer-Deloche, le 23 décembre 1805 : « Ce décret bienfaisant a été rendu à Braunau, dans la Haute-Autriche, le 10 du mois de brumaire dernier. Sa date, le lieu où il a reçu la sanction de Sa Majesté impériale, le nom des Professeurs qu’il désigne, tout concourt à le rendre mémorable pour nous. » Et l’avocat Jean-Paul Didier, directeur provisoire de l’École avant d’être confirmé à ce titre le 17 janvier 1806, depuis Munich, de surenchérir : « Il tient de la même main l’épée de la victoire, la balance de la justice, le gouvernail de l’administration, et les diverses parties de l’Europe, devenues à jamais célèbres par ses triomphes, le seront encore par les actes de son gouvernement : c’est des champs de bataille qu’il crée les institutions de la paix, qu’il pourvoit à tous les besoins de son Empire ; c’est au quartier-général impérial de Braunau qu’a été organisée l’École de Droit de Grenoble[20]. »



La puissance évocatrice des Bulletins de la Grande armée doit également être soulignée au-delà de la maîtrise du récit des batailles et de la justesse du ton employé (Garnier, 2013). Sa lecture, à la maison et souvent par extraits insérés dans les journaux, comme sur la place publique où ils sont affichés, lus et commentés, au lycée voire à l’église, ouvre de larges perspectives : la collection des toponymes qu’ils recèlent donne la mesure de l’espace des opérations comme du continent. Par nature, les bulletins combinent une micro-géographie, celle de la topographie des batailles, nécessaire à la compréhension tactique, riche en noms de villages et de fermes, de bois et de marais, à l’ampleur de vue stratégique, celle de l’espace des campagnes militaires, ponctuées par la mention des États, petits ou grands, traversés et par les cités occupées. Les bulletins assument aussi, à l’occasion, une dimension pédagogique : ceux venus de Russie adoptent les usages du récit de voyage, pour relater le grand voyage d’une Grande armée. Durant cet été 1812, alors que se dérobe l’ennemi et que se fait attendre la bataille décisive, il appartient aux bulletins non seulement de remplir un espace laissé vide par l’absence d’événements saillants mais encore de donner du sens à cette course en avant. Les lecteurs du Journal de l’Ain prennent connaissance en feuilleton de ce monde presqu’inconnu ; ainsi lisent-ils, le 19 juillet, un 4e Bulletin de la campagne qui consiste en des notices géographiques sur Kowno ou Wilna, leur situation, leur commerce et leurs monuments. Le 17e Bulletin, daté de Ghjat, le 3 septembre, décrit cette ville de 10 000 habitants, garnie de clochers et de quelques fabriques de toile. C’est l’occasion d’actualiser les données jusqu’alors disponibles : « On s’aperçoit que l’agriculture a fait de grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en rien aux descriptions qu’on en a. Les pommes de terre, les légumes et les choux y sont en abondance, les granges sont pleines ; nous sommes  en automne, et il fait ici le temps qu’on a en France, au commencement d’octobre. » La volonté de rassurer prime – les soldats ne manquent de rien et ne souffrent nullement du climat -, mais le souci d’instruction n’en est pas moins affirmé.



Les Français s’intéressent-ils à des contrées aussi éloignées ? La tournure tragique des événements balaiera cette approche documentaire au profit de la représentation fantasmée et réélaborée par le pouvoir d’un désert de glace peuplé par les Barbares du Nord (Hantraye, 2005), mais, auparavant, l’utilité des marches de l’armée a été magistralement illustrée par l’engouement pour l’Égypte, entretenu tant par les publications savantes - au premier chef, la monumentale Description de l’Égypte -, relayées par les comptes rendus des anciens de l’expédition qui ouvrent les imaginations voire suscitent les vocations comme, à Grenoble, le préfet Fourier et son protégé Champollion le jeune, que par la diffusion d’une vraie égyptomanie. L’inscription de l’Italie dans l’espace impérial a, pour sa part, contribué puissamment mais momentanément à démocratiser le Tour – l’ouvrier sellier Louvel ne chemine-t-il pas jusqu’à Livourne ? - tout en chassant les Anglais (Malandain, 2011). Bien des officiers et des fonctionnaires mettent à profit un séjour de service pour multiplier les excursions proprement touristiques, dont ils se plaisent à rendre compte par leur correspondance, ou, à leur retour, par des anecdotes. À de l'issue de leur mission, des académiciens et fonctionnaires publient, indépendamment de leurs rapports, leurs récits de voyage ; adoptant dès lors les lois du genre, ils y privilégient les coups d’œil incisifs[21]. C’est l’occasion de s’exprimer sur la nouvelle carte de l’Europe. Avant d’apparaître rétrospectivement comme le prélude à un durcissement du contrôle, le Consulat a été saisi par certains comme un moment propice pour se défaire des certitudes du discours révolutionnaire, et sourire par exemple de la relativité des limites naturelles :



« On a fait beaucoup de brochures et de raisonnements pour démontrer que le Rhin était la limite naturelle de la France et qu’en bonne conscience les Allemands devaient nous céder tous les pays qui s’étendent jusqu’à ce beau fleuve. On aurait, pu, par extension du même principe reculer nos frontières jusques dans le cœur de la Hollande où le Rhin vient se perdre au milieu des sables ; mais la dialectique et les arguments tirés de la géographie physique n’étaient pas le seul appui de nos prétentions ; car rien n’eût empêché les Allemands de trouver aussi d’excellentes raisons pour nous enlever quelques provinces[22]. »



La géographie ne fait que masquer assez mal les rapports de forces. Lorsque pour parfaire le Blocus continental Napoléon annexera en 1810 la Hollande et ses « sables », le savoir géographique sera de nouveau mobilisé pour souligner tout le potentiel d’une mise en valeur des bruyères du nouveau département des Bouches-du-Rhin. C’est déformé par les enjeux de puissance que ce type de données parvient aux citoyens. L’emprise du politique entraîne des distorsions : les noms de lieux sont souvent francisés dans les publications aussi bien que dans les documents administratifs. La géographie s’en trouve même malmenée : ainsi en est-il du Mont-Blanc détaché du département éponyme, et qui garde malgré tout ce nom, au profit de celui du Léman. Fort critique envers « l’espèce d’inconvenance de voir le Mont-Blanc situé dans un département autre que celui auquel il avait donné son nom », Verneilh, qui en tant que préfet à Chambéry de 1802 à 1804 a proposé en vain une délimitation plus respectueuse de la géographie et du vœu des habitants de la vallée de Chamonix[23], applaudit en revanche aux grands travaux célébrant l’unification napoléonienne de l’espace européen. C’est aux lendemains de la bataille de Lützen que, le 22 mai 1813, un décret impérial annonce l’érection sur le Mont-Cenis d’« un monument à deux faces, l’une vers la France et l’autre vers l’Italie. On eût gravé sur la première les noms de tous les cantons jusqu’à Paris, et sur l’autre ceux de tous les cantons jusqu’à Milan ; cette ligne graphique aurait ainsi réuni en quelque sorte les deux grandes capitales de son empire. »[24] Si ce projet grandiose n’aboutit pas, il en est d’autres qui ont amorcé une transformation des circulations en Europe. Les routes impériales figurent en bonne place dans les études napoléoniennes à titre d’exemple type d’instruments d’unification, dans la tradition romaine, au service du déplacement des armées et des produits français et ce à partir d’un plan en étoile depuis la capitale. Là encore, les retombées sur les perceptions communes de l’espace restent à envisager car il n’est pas nécessaire au voyageur d’aller jusqu’au terme du trajet pour savoir qu’il emprunte l’une de ces routes de première classe, qui de Paris conduisent à Amsterdam, à Hambourg, à Mayence, à Rome ou à Turin.



B. Guider les Français au sein du nouvel espace impérial



Officielle ou officieuse, la communication s’emploie à souligner le sens de telles réalisations ; des articles font l’éloge des travaux colossaux simultanément menés dans la capitale et dans l’ensemble des territoires qui en dépendent, à l’instar d’un panorama offert le 10 avril 1812 par le Journal de Paris. Après l’évocation des armées convergeant de Hambourg, de Mayence ou de Vérone sur l’Oder et la Vistule, sans que soit pour autant dégarnies les côtes françaises, italiennes, napolitaines et illyriennes, tandis que l’Espagne reste gardée par six corps, l’article énumère les arsenaux impériaux, évoque les routes et canaux du nord (Hambourg-Wesel, Amsterdam-Anvers) au sud (six ateliers sont en activité sur la route qui longe la Méditerranée de Nice à Rome ; on continue celle de Parme à La Spezia), sans négliger l’ancienne France (la chaussée de Bordeaux à Bayonne doit couper les Landes). L’incorporation des villes hanséatiques est riche de promesses tant l’embouchure de l’Elbe présenterait d’analogies avec l’Escaut, fleuron des aménagements impériaux. Les noms propres qui saturent ce genre de textes miment la fourmilière qu’est devenue l’Europe française. Tous ces grands projets menés en parallèle peinent certes à avancer faute de fonds malgré l’augmentation du budget de la direction des Ponts et Chaussées mais l’essentiel est que l’on sache que Napoléon sculpte le continent au service de la France. La presse sensibilise donc les Français à cet espace qui est devenu le leur ; jour après jour, ses rubriques départementales habituent à considérer Anvers, Mayence ou Turin comme des préfectures identiques aux autres et à ne plus considérer comme étrangères les nouvelles qui en parviennent.



D’autres supports contribuent à familiariser les Français avec les transformations du pays auquel ils appartiennent. Dans la continuité de l’Atlas national de Chanlaire et Dumez, qui permettait de maîtriser le redécoupage de la France[25], paraissent des guides à visée systématique. Ainsi  le Journal de l’Ain du 29 juillet 1812 relaie-t-il l’annonce de la publication de la seconde édition de l’Itinéraire complet de l’Empire Français. « Considérablement augmenté » depuis 1806, le livre, œuvre de Langlois, comprend désormais la Hollande, une partie de l’Allemagne, l’Italie, et les Provinces Illyriennes ainsi qu’une grande carte routière, accompagnée de 400 tableaux. Le principe d’utilité prime ; dédié aux « voyageurs, étrangers, curieux et négociants », ce guide, qui comprend tout de même trois forts volumes in 12° de 1472 pages, découpe l’Empire en axes portés par les grandes routes. Pour le même prix (12 francs), il est possible aussi de se procurer la Nouvelle Carte physique, politique et itinéraire de l’Empire Français, en 130 départements, comprenant le royaume d’Italie, les provinces Illyriennes, la Suisse, l’Allemagne avec les États de la Confédération du Rhin,  et les autres États européens, dressée par l’ingénieur-géographe Poirson, avec les nouvelles divisions survenues jusqu’à ce jour. Les vieux Français ne sont pas les seuls concernés ; à l’intention de leurs compatriotes originaires de territoires qui ont été annexés, des publications en langue vernaculaire fournissent des notices sur les villes et les départements de l’Empire français[26]. C’est au sein de ces ouvrages que les particuliers se familiarisent avec les nouvelles dimensions du pays au sein d’une Europe elle-même redessinée. Il est vrai que le cours accéléré des événements les rend rapidement obsolètes, en dépit des rééditions évoquées.



Contrastant avec cet espace mobile, le genre de géographies universelles propose, conformément à la définition de la géographie comme « description du Globe terrestre, ou la division de la surface de la Terre en ses différentes parties »[27], une ambition encyclopédique, centrée sur une approche physique du monde et restituée d’après un découpage scientifique dégagé des aléas diplomatico-militaires pour inventorier au mieux les ressources du monde et les caractéristiques plus durables des sociétés humaines : « Une Nation joue-t-elle un grand rôle dans le Monde civilisé ? Nous indiquons ses forces, ses ressources, ses intérêts. S’agit-il d’un Peuple de sauvages, nous nous attachons davantage à peindre ses Mœurs et ses manières de vivre[28]. » C’est surtout ce type de savoir, annonciateur de « la géographie des professeurs » tout en perpétuant la géographie en usage sous l’Ancien Régime comme description et nomenclature, qui, semble-t-il, est enseigné.



III. Ils apprenaient l’Empire ? L’enseignement de l’Europe à l’époque napoléonienne



A. L’offre et la demande d’enseignement de la géographie



Semble-t-il, parce toute la difficulté, au vu des sources, est de retrouver le type d’enseignement dispensé dans ses modalités concrètes. Cependant, avant même d’approcher le contenu et les pratiques pédagogiques, il est éclairant d’évaluer la place accordée à la géographie dans les établissements scolaires. Encore faut-il rappeler le caractère étriqué socialement et éclaté idéologiquement de l’éducation à l’époque napoléonienne. D’une part, l’instruction primaire présente un caractère sommaire et lacunaire faute de moyens puis de volonté de réaliser les ambitions révolutionnaires (Grevet, 2001) : en ce domaine et à ce niveau, il s’agissait, de donner des « éléments de la géographie et de l’histoire des peuples libres », soit la France ainsi que les cités-États et républiques de l’Antiquité. Sous Napoléon, des bases en géographie n’en sont pas moins dispensées dans les écoles primaires existantes puisque des abrégés, comme celui de Crozat, font partie des petites bibliothèques des établissements d’une ville comme Thiers (Boudet, 2011). D’autre part, non seulement le secondaire est réservé aux fils des élites, mais encore les lycées ne parviennent-ils à rassembler qu’une partie de cette jeunesse privilégiée.



Voilà qui nuance d’emblée l’examen qui va suivre ; il n’en appelle pas moins l’attention dans la mesure où les lycéens sont alors perçus comme les futurs cadres de la France. Or, avant les défaites de 1813-1814, celle-ci est simultanément une nation et un empire, ce qui porte à s’interroger sur l’enseignement prodigué : s’est-il adapté aux contours désormais européens du pays et employé à faire connaître et aimer ce nouveau territoire ? Le sujet reste vierge car la question des usages patriotiques de la géographie n’est guère posée que pour l’après 1870. Certes, à première vue, l’investissement de la IIIe République est d’une intensité (en termes de moyens pédagogiques), d’une visée (un savoir centré sur la France, dans toute sa diversité et pourtant au service de l’unité nationale) et d’une portée (un discours intégratif porteur de valeurs civiques et patriotiques) incomparables (Thiesse, 1997). L’intérêt à faire émerger une histoire impériale en France, dont les bornes ne se calqueraient pas sur celles de la colonisation, incite néanmoins à poser des jalons pour la période napoléonienne.



L’approche par les programmes officiels constitue un préalable incontournable (Marchand, 2000). Malgré l’hégémonie du latin et des mathématiques, les projets initiaux relatifs aux nouveaux lycées sont encourageants. Il est vrai qu’ils partent de rien puisque l’apprentissage de la géographie, considérée comme tenant essentiellement de la mémoire, était précédemment du ressort du primaire et n’avait pas sa place dans les écoles centrales[29]. En comprenant l’enseignement des « premiers principes de la géographie » parmi les éléments constitutifs des écoles secondaires, l’article 6 du titre III de la loi du 11 floréal an X (1er mai 1802) marque donc une rupture, consacrée au niveau des organigrammes, aussi restreints soient-ils. Il y a ainsi pour le collège du Pont-de-Beauvoisin un professeur de langue latine et française, de géographie et d’histoire pour la 6e et 5e, puis pour la 4e et 3e[30]. Au lycée, la géographie comme l’histoire n’apparaissent cependant pas à la lettre dans le programme d’étude, omission à laquelle remédie l’arrêté du 19 frimaire an XI (10 décembre 1802) : « Dans la 4e classe, on donnera des leçons de géographie indépendamment de la leçon du latin. Dans la 3e classe, le même professeur de latin fera continuer l’étude de la géographie, et enseignera les éléments de la chronologie et de l’histoire jusqu’à la fondation de l’empire français. Dans la 1ère classe, on complètera l’étude de l’histoire et de la géographie par celle de l’histoire et de la géographie de la France[31]. »



C’est donc poser le socle d’une géographie dans les bases sont d’abord universelles, et surtout antiques au vu des « professeurs de langues anciennes, de géographie et d’histoire » chargés de l’enseigner, avant de se centrer sur la France. L’apprentissage est desservi par l’inadéquation des livres existants, peu maniables par des enfants ; c’est, complété par des cartes du monde ancien assorties des indications d’Anville (1697-1782), l’Abrégé de la sphère et de la géographie de Crozat que recommande, le 27 février 1803, la commission désignée pour préparer le programme d’étude des lycées. Cet ouvrage emprunte une méthode qui remonte à l’abrégé de l’abbé Le François dans les premières années du XVIIIe siècle mais, comme le soulignent les commissaires, « [l]es derniers éditeurs ont eu soin d’y faire entrer les nouvelles divisions de l’Europe et de la France[32]. »  Le travail de mise à jour se poursuit et, de fait, l’édition de 1812 décrit les 130 départements dans ses leçons 14 à 22 (préfecture et sous-préfecture, distance de la première à Paris productions) ; les 24 départements du royaume d’Italie ont droit au même traitement. L’actualisation des données n’a pas bouleversé le plan de l’ouvrage si bien que les pays riverains (Pays-Bas, Hollande, etc.) sont évoqués à l’imparfait et qu’il y a plusieurs redites et renvois à propos de l’Italie, traitée pour partie dans la liste des départements français et par la suite au fil des découpages traditionnels (Piémont, Toscane, etc.). La leçon sur les possessions de la France est en revanche au présent, et ne laisse rien percer de la perte des colonies – qui, effectivement, n’a pas été sanctionnée par un traité de paix[33]. Les atlas du vulgarisateur et pédagogue Edme Mentelle, également actualisés, et ceux, anciens (mi XVIIIe siècle), de Nicolle de La Croix, complétés par des cartes modernes, doivent accompagner les élèves jusqu’à la seconde[34].



Sur cette base, deux questions se posent : celle de l’adéquation de cette orientation avec la demande ; celle des pratiques effectives. Dans le premier cas, la démarche d’Annie Bruter pour l’Histoire ouvre des pistes qu’il convient de suivre en partie (Bruter, 2004). Il s’agit en effet d’évaluer la demande d’enseignement, ne serait-ce que parce que le pouvoir assure en avoir tenu compte, par la voix de Fourcroy. Celui-ci affirme, le 20 avril 1802, que le projet de loi relatif à l’instruction publique répond aux « vœux des citoyens ». Est-ce à dire que l’apparition de la géographie résulte de tels souhaits, d’où ce changement par rapport aux Écoles centrales ? Encore faudrait-il savoir quel type de géographie pouvait être réclamé. Si, comme l’assure Fourcroy, les lycées offriront aux élèves « tous les genres de connaissances qui peuvent les guider dans le plus grand nombre des états de la société », la géographie enseignée devrait être en prise avec l’Europe contemporaine. On peut cependant douter que cette dimension l’ait emportée : les discours d’inauguration des lycées ou de distribution des prix ne mentionnent nullement la géographie ; ce n’est pas à elle que l’on songe pour annoncer aux élèves que leur cursus leur permettra d’accéder aux carrières de direction. Cette matière n’est du reste pas discriminante puisqu’elle n’est l’objet d’aucun prix, si ce n’est associée à l’histoire dans certains établissements parisiens. La géographie est sans doute à ranger au nombre de ces savoirs menant à « l’étude approfondie des sciences » qu’évoquait également Fourcroy (Marchand, 2000, 102, 109).



Vu le caractère périphérique de la géographie, il n’est pas si étonnant qu’elle disparaisse des textes officiels au moment où la création de l’Université impériale rigidifie le système : le règlement du 19 septembre 1809, qui donne une bibliographie de référence pour chaque classe, ne comporte pas de manuel d’histoire ou de géographie. Cette dernière apparaît au mieux au rang d’auxiliaire car l’on recommande aux professeurs d’humanités de s’appuyer sur des cartes géographiques[35] ; on peut cependant relativiser l’attrait et l’utilité de ce support pour le début du XIXe siècle alors que n’existent encore ni la polychromie ni l’impression sur matière cartonnée qui feront le succès des cartes murales de la IIIe République (Chevalier, 2013).



B.  À l’école des pratiques pédagogiques



Ce qui se transmet véritablement dans les salles de classe, en dépit de l’organisation des inspections, ouvre cependant sur un constat plus nuancé, ne serait-ce qu’en raison de la diversité des pratiques enseignantes. On ne saurait donc tirer des conclusions générales des quelques épaves archivistiques parvenues, mais elles suffisent en l’état pour se défaire de l’idée d’un enseignement conforme à la lettre des directives.  On peut s’appuyer sur les quatorze cahiers de Servier, élève au lycée de Grenoble de 1809 à 1811. Ses notes pour l’histoire consistent sans surprise en une chronologie des 67 rois qui se sont succédé, de Pharamond à Louis XVI, avant Napoléon I le Grand. Une liste de 107 batailles constitue une seconde chronologie - la dernière mentionnée étant Friedland (les Pyramides se trouvant au 89e rang). En soi, il s’agit là d’une liste de noms de lieux dont l’utilité à titre de repères géographiques serait nulle – le but est d’offrir matière à exemples pour composer les devoirs de rhétorique[36]-, au vu d’un mode d’apprentissage reposant sur le par cœur, mais les rares développements, comme à propos de la campagne d’Italie impliquent quelques notions de géographie : sont distinguées les opérations ayant eu lieu en Piémont, puis dans le Milanais et enfin dans les États de Venise.



La géographie est en tant que telle une discipline du programme des études puisque l’un des cahiers conservés, débuté le 14 mars 1811, s’intitule « Suite de la géographie naturelle » (ce qui indique la perte d’un cahier). Le cours consiste en une liste de caps ou de volcans avant de passer à la géographie dite politique. Celle-ci repose sur la typologie aristotélicienne des gouvernements (bien que rendue caduque par l’hybridité de l’empire napoléonien), avant un chapitre culte et langage, organisée par la distinction entre les peuples civilisés, nomades et sauvages, puis par la subdivision en six races d’hommes, comportant elles-mêmes des sous-divisions superficielles, liées aux différences de climat (Chappey, 2010)[37]. C’est à ce sujet qu’un passage, une comparaison entre les Français et les Italiens, mérite toute l’attention : pour un garçon vivant à Grenoble, ville au sein de laquelle les relations avec l’Italie s’intensifient, on sort sans doute là des savoirs livresques. Manifestement, le sujet intéresse la classe ; il est vraisemblable qu’il s’agisse d’une question posée au professeur, qui s’y reprend à deux fois pour répondre comme la rature du cahier en porte la trace. De fait, cette idée est essentielle à l’heure où la France compte quatorze départements italiens et que l’Empereur des Français, lui-même Corse, est aussi roi d’Italie : les Italiens sont assimilables, solubles dans le peuple français, et vice-versa ; les différences ne tiennent qu’à l’intensité de l’exposition au soleil :



« En effet, les françois et les Italiens sont de la race blanche ; cependant ces derniers sont beaucoup plus rembrunis et bazanées que les premiers ; on pourrait dire qu’ils font race à part, mais ce qui prouve le contraire, c’est qu’un Italien ou un habitant de la zone torride qui quittent ces climats chauds et vient dans des climats plus tempérés change peu après de couleur […] et les enfants qui sortent de lui ne diffèrent en rien du côté de la couleur de ceux des naturels du pays.



Il en est de même, pour l’habitant des climats modérés qui passeroit dans des climats plus chauds ; preuve infaillible que ces petites différences qui viennent de la différence de température ne forment pas de race à part. »



L’Empire, et la politique de fusion qui le sous-tend, est donc possible. C’est sur de tels textes qu’il conviendrait de s’appuyer lorsqu’on pose, à juste titre, la question de l’ethnicité et que l’on est amené ensuite à caractériser les relations entre les anciens et les nouveaux Français en termes raciaux ou de situation (pré)coloniale (Woolf, 1989, Broers, 2007). Pour ce qui est des peuples extra-européens, la leçon confirme l’écho suscité par les Hottentots, cités deux fois comme exemples de peuples sauvages, soit « ceux qui à la vérité obéissent à quelques lois, ont quelques rites. Ils ne connaissent des arts que ce qui leur est nécessaire pour exister ; ils sont grossiers, ignorants, et ne font aucun commerce », Les Hottentots et les Papous sont les représentants de la race noirâtre, plus bas dans la hiérarchie humaine (« Les hommes de cette race sont moins noirs que la Cafre, ont des traits de singe, et des cheveux bourrus »).



Le cours se termine enfin sur l’Europe, ses limites et la religion chrétienne, avant un passage en revue plus ou moins actualisé des différents États. Les rivaux ont la part du lion : la Russie est détaillée en quatre pages ; l’Angleterre, forte de 14 millions d’habitants et de 200 000 soldats, est envisagée dans sa double dimension européenne (on note qu’elle possède l’île de Malte), et mondiale. Il est question de la Pologne, à l’imparfait, et non pas du Duché de Varsovie : pays rempli d’ours et de loups, mais peuplé par des hommes beaux et braves, bien que serfs dans les campagnes. C’est aussi un aperçu révolu de l’Allemagne qui est donné puisque l’on en reste à son empereur électif. Vient enfin la France, illustrée par les règnes de Louis XIV et de Napoléon ; les changements qui ont dilaté ses frontières sont partiellement évoqués : « La France a fais de nombreuse conquêtes, la Savoie, une partie de l’Allemagne en deçà du Rhin, la Flandre et une partie des provinces unies. » L’exposé s’achève par une description par bandes, d’Ouest et en Est, assez succincte : ainsi la Savoie « est un pays montueux pauvre, peu productif. Ses habitans sont de bonne gens, industrieux. La principale ville est Cembery capitale de la Savoie 11 000 habitants ; Genève jolie ville 22 000[38]. »



On continuait donc à étudier la géographie en 1811. Comparée avec le contenu des autres cahiers, cette matière, tout comme l’histoire, apparaît cependant mineure tant en volume qu’en niveau d’exigence. Toutefois, bien que prise dans l’inertie des nomenclatures descriptives héritées, elle n’ouvre pas moins sur les modifications récentes de l’Europe. Le décalage reste frappant ; il est même piquant lorsque sont apprises des données que les événements ont rendues caduques. C’est cette fois une lettre d’une jeune fille de Mens, bourg du Trièves, en Isère, placée dans une petite pension à Genève, qui servira de clef d’accès. Écrivant dans cette ville redevenue libre mais que l’annonce du retour de Napoléon de l’île d’Elbe a mis en émoi, Élisa – Louise-Élisabeth - Marié commence par rassurer son père, avant de décrire son quotidien et ses sorties (goûter champêtre). Son père suit de loin son éducation et a dû préconiser les grandes lignes d’un plan d’études que sa fille de quatorze ans s’efforce de tenir : « J’ai promis mon bon papa de te faire une petite description de géographie. J’ai parcouru l’Europe en abrégé », lui annonce-t-elle avant de réciter sa leçon sur la France. Cet apprentissage solitaire, à partir des questions-réponses d’un manuel daté quoique récemment actualisé – probablement  l’Abrégé de la Géographie de Crozat dans sa version de 1812 -, conduit l’adolescente à énoncer quelques contradictions et à avoir une représentation de la France à contretemps, qui ne la met pas en mesure de comprendre la nature des tensions internationales de mai 1815 qu’elle venait d’évoquer. Bornée au nord par la Hollande, la France s’insérerait encore dans ses limites naturelles, ce qui l’identifie à la Gaule de César qu’elle mentionne ensuite[39]. Elle passe ensuite aux divisions du territoire :



« Avant la révolution, on divisait la France en trente deux provinces dont vingt au circuit et douze au centre. Voici comment on la divise maintenant en cent trente départemens dont 84 ont leurs chefs-lieux dans les anciennes provinces de la France, une dans l’isle de Corse ; et quarante cinq dans les pays qui avaient été conquis dans les dernières guerres. Voilà tout ce que j’ai appris de France, dans la premières lettres que j’aurai le plaisir de t’écrire, je te ferais encore la description des choses que j’aurai nouvellement apprise[40]. »



On aura reconnu le mode d’apprentissage en usage (découpage concentrique, rupture de la Révolution) ; on aura constaté surtout que le rythme des événements devance tellement sa restitution scolaire que ce savoir est finalement contre-productif. Que devait en penser son père, propriétaire aisé, resté dans la France d’après le traité de Paris, traité qui a ramené le pays à ses limites de 1792 et qui a rendu à l’Isère sa place frontalière ? L’indifférence l’emporte peut-être car, après tout, pour cette famille comme pour la plupart des autres, que change vraiment le redécoupage de la carte de l’Europe ? Qu’importe si la jeune fille apprend machinalement que le Léman est un département français, elle qui vit pourtant à Genève, cité qui a retrouvé ses libertés tout en étant en voie d’intégration dans le cadre de la Confédération des XXII cantons elle-même en cours de formation, puisque le quotidien n’en est pas altéré et que Genève demeure, quoiqu’il advienne, dans la sphère du monde familier et familial puisque ses tantes, originaires du pays de Vaud, continuent à y vivre ?



Le changement s’est fait davantage sentir dans les établissements publics : le lycée de Grenoble perd dès le printemps 1814 ses élèves d’origine genevoise ; s’ils sont rappelés chez leurs parents sitôt que les routes s’ouvrent avec la fin des combats, c’est du reste moins par hostilité envers la France qu’en raison du mode de financement des bourses, comme l’écrit le maire de Genève, pour lequel d’ailleurs la séparation de sa ville avec la France remonte au 30 décembre 1813. Indépendante, la République ne peut plus être appelée à fournir des fonds à un lycée français, et l’arriéré ne sera soldé que dans le cadre d’une liquidation générale des affaires avec Paris ; le proviseur n’en est pas moins remercié pour les soins dont ont joui les enfants de Genève durant leur scolarité[41]. Si l’Empire avait quelque réalité, et en tout cas des virtualités à vivre comme un corps, c’était aussi en raison de cette fréquentation des futures élites sur les bancs du lycée. En 1813, en 1ère année, le premier accessit pour les mathématiques n’avait-il pas été remporté par Antoine Margerat, le prix d’examen de grammaire du milieu de 1ère année par Charles-Louis Dunant, tandis que François Ducimetière était récompensé du prix d’excellence de la 6e classe, tous trois venus de Genève et pensionnaires à Grenoble, et condisciples d’un Charles Teisseire, d’un Adolphe Réal ou d’un Alphonse Royer-Deloche, fils de notables grenoblois et eux-mêmes futures illustrations départementales[42]?



 



Incontestablement, les années napoléoniennes sont celles d’un bouleversement des repères géographiques du fait de la formation d’un espace impérial, échelle nouvelle en mesure de réunir une partie de l’Europe dans la France. Pareil contexte n’impose-t-il pas de s’interroger sur la façon dont les Français ont suivi les transformations de la carte du continent ? Or poser la double question de la demande de connaissances et des possibilités de la satisfaire entraîne dans un terrain tout à fait neuf, reflet du déficit de travaux sur le fait impérial. Exploratoire par conséquent, le présent article a fait le choix de multiplier les indices de première main pour saisir sur le vif les manières dont des citoyens éduqués mais sans responsabilités particulières ont cherché à se familiariser avec une Europe remodelée par des guerres qui les concernaient au moins indirectement par leurs proches qui les faisaient, et par là à s’initier à la géographie. De fait, cette contribution, et c’est là sa grande limite, est centrée sur les couches moyennes de la société, celles en mesure de s’informer des changements en cours, celles capables de réviser en conséquence leurs plans de carrière ou leurs perspectives commerciales, celles enfin dont la pratique de l’écrit est susceptible de livrer des sources. Un tel angle invite à sonder la réception de la communication d’État et ses mises en scène du territoire impérial, ce qui amène à brosser un tableau nuancé qui perd sans doute en lisibilité immédiate mais qui est éminemment suggestif. Voilà qui pousse à espérer que d’autres travaux suivront les pistes ici esquissées et nourriront ainsi la dynamique d’une nouvelle histoire impériale. 



 



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[1] Yves Lacoste, 2012, La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Paris, La Découverte, 249 p.





[2] À quoi sert de se reposer la question de savoir à quoi sert la géographie, s’interrogent les contributeurs d’un récent hors-série de Tracés. Revue de Sciences humaines (« À quoi servent les sciences humaines », II, 2010, p. 121-251). Dans le présent article, c’est la pertinence d’un transfert à l’Histoire que l’on aimerait établir.





[3] Thierry Lentz, Nouvelle Histoire du Premier Empire, Paris, Fayard, 2002-2007, 3 vol.





[4] L’approche de Monique Pelletier serait à explorer pour le moment napoléonien (Les Cartes des Cassini : la science au service de l'État et des régions, Paris, Éd. du CTHS, 2002, 338 p.).





[5] Les bases suggestives posées par Daniel Nordman, n’ont guère connu de suite (« La pédagogie du territoire, 1793-1814 », dans Daniel Nordman et Marie-Vic Ozouf-Marignier (dir.), Le territoire (I). Réalités et représentations, t. 4 de l’Atlas de la Révolution française, Paris, EHESS, 1989, p. 62-64).





[6] Louis-Léopold Boilly, La Lecture du bulletin de la Grande Armée, 1807, huile sur toile, 47 x 60 cm, The Saint-Louis Museum.





[7] L’œuvre de Boilly jouit depuis les années 1980 d’une réévaluation que vient de consacrer la rétrospective du Palais des Beaux-Arts de Lille (novembre 2011-février 2012) ; Annie Scottez-De Wambrechies et Florence Raymond, Boilly (1761-1845), Paris, Chaudun, 2011, 285 p.





[8] Louis-Léopold Boilly, La Leçon de géographie (Portrait de M. Gaudry et sa fille), Salon de 1812, huile sur toile, 73,6 x 59 cm, Fort Worth, Kimbell Art Museum.





[9] Lettre de M. de Caze de Méry à Mme de Martinel, 10 mai 1813, AD Savoie, 1 J 74.





[10] Lettre d’Ursule à Jean-Jacques, 10 octobre 1805, in Jacques Resal et Pierre Allorant (éd.), Un Médecin dans le sillage de la Grande Armée. Correspondance entre Jean-Jacques Ballard et son épouse Ursule demeurée en France (1805-1812), Paris, L’Harmattan, 2013, p. 74.





[11] Ursule à Jean-Jacques, 13 novembre 1805, ibid., p. 88.





[12] Jean-Jacques à Ursule, 29 octobre et 3 décembre 1805, ibid., p. 80  et 95.





[13] Ursule à Jean-Jacques, 20 et 24 octobre 1805, ibid., p. 76 et 78.





[14] Jean-Jacques à Ursule, 28 et 29 octobre 1805, ibid., p. 80-81.





[15] Jean-Jacques à Ursule, 2 octobre 1805 et 28 juillet 1806, ibid., p. 72 et 126.





[16] Un exemple fameux étant constitué par les 1 183 lettres incluses dans les dossiers de la préfecture de l’Ourthe, pour suppléer à l’absence de certificats de présence, et publiées par Émile Fairon et Henri Heuse, Lettres de Grognards, Liège, Bénard, 1936, 416 p. On notera que l’index des lieux est riche de 1 200 noms.





[17] Pierre Marie Tavernier, soldat dans la 1ère compagnie du 1er bataillon au 5e régiment d’infanterie de ligne cantonné à Marcasca en Dalmatie, 3e division de l’armée d’Italie, à sa mère, 3 avril 1806, AD Haute-Savoie, 1 J 680.





[18] L’enquête de José Olcina est plus aboutie en la matière (L’Opinion publique en Belgique entre 1812 et 1814. Les Belges face à l’écroulement de l’Empire, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2010, 440 p.).





[19] Annie Jourdan, Napoléon, héros, imperator, mécène, Paris, Aubier, 1998, 396 p.





[20] Procès-verbal de la prestation de serment des membres de l’École de Droit de Grenoble et discours prononcés devant la cour d’appel, Grenoble, Allier [23 décembre 1805], p. 3 et 5.





[21] Armand-Gaston Camus (membre de l’Institut national), Voyage fait dans les Départemens nouvellement réunis, Et dans les départemens du Bas-Rhin, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, à la fin de l’an X, Paris, Baudouin, an XI, 198 p.





[22] Joseph Lavallée et J.-B.-J. Breton, Voyage dans les départements de la France, Paris, an X, p. 8-9.





[23] Verneilh-Puiraseau, Mes Souvenirs de 75 ans, Limoges, Barbou, 1836, p. 361-362.





[24] Ibid., p. 317.





[25] Pierre-Grégoire Chanlaire et Pierre Dumez, Atlas national portatif de la France, destiné à l’instruction publique composé de 91 cartes et d'un Précis méthodique et élémentaire de la nouvelle géographie du royaume, Paris, Au Bureau de l’Atlas national, 1791, 6 p.





[26] Albert Frédéric Ludolphe Lasisu, L’Empire français sous le règne de l’Empereur Napoléon le Grand en l’an 1812. Manuel géographique-historique, Osnabrück, Kissling, 1813, 562 + 209 p. [titre traduit].





[27] Abrégé de géographie et de la sphère, Grenoble, Durand [1808], 36 p.





[28] Discours préliminaire de Conrad Malte-Brun, Précis de la Géographie universelle, ou Description de toutes les parties du Monde, rédigée sur un plan nouveau, Paris, Buisson, 1810.





[29] Lettre circulaire rédigée par Destutt de Tracy et signée du ministre de l’Intérieur Quinette aux professeurs d’histoire des écoles centrales le 21 septembre 1799, Ibid.,  p. 24.





[30] Tableau des candidats présentés au ministre de l’Intérieur par le bureau d’administration de l’école communale du Pont-de-Beauvoisin pour les places de professeurs par délibération du 3 octobre 1807, AD Isère, 3 T 22.





[31] Philippe Marchand (éd.), op. cit., p. 24-25 et 95-96.





[32] Ibid., p. 96-98.





[33] Abrégé de la géographie de Crozat, par demandes et par réponses ; avec la nouvelle division de la France par départements ou préfectures, sénatoreries, évêchés, etc., avec tous les changements survenus tant en France, en Allemagne et en Italie, que dans le reste de l’Europe et les autres parties du monde jusqu’en 1812 ; et dans lequel on trouve la distance de Paris à chaque chef-lieu de département. Précédé d’un traité de la sphère. Adopté par le lycée de Paris, pour les écoles secondaires. Dernière édition, revue, corrigée et augmentée d’une table alphabétique des villes ; avec cartes géographiques. A l’usage des jeunes gens, Paris, Brunet, 1812, 246 p.





[34] Ouvrages proposés pour l’enseignement des lycées 25 floréal an XI (15 mai 1803), Ibid., p. 98.





[35] Ibid., p. 100.





[36] Le 24 novembre 1810, le recteur recommande au proviseur du lycée de Grenoble « de donner pour sujet de composition les principaux faits de l’histoire de France et surtout du règne de Sa Majesté », AD Isère, 3 T 35.





[37] Pour mesurer les effets de la vulgarisation ou les distorsions par rapport aux débats savants : Jean-Luc Chappey « Géographie et science de l’homme. Regards sur les enjeux scientifiques et politiques de voisinage et de distinction des savoirs », in Jean-Marc Besse, Hélène Blais et Isabelle Surun (dir.), Naissances de la géographie moderne (1760-1860). Lieux, pratiques et formation des savoirs de l’espace, Paris, ENS Éd., 2010, p. 195-217.





[38] Cahiers de Servier, élève au lycée impérial (1809-1811), AD Isère, 1 J 1286.





[39] C’est cette France mise en perspective dans le souvenir d’une Gaule revue et corrigée, qui modèle les représentations du territoire sous la Restauration : « La France est surimposée sur le souvenir d’une carte de la Gaule ; une Gaule découpée sur mesure, coupée des Celtibères et de la Cisalpine, incluant la rive gauche du Rhin et effaçant les nuances entre la Narbonnaise et la Celtique », note Jean-Pierre Chevalier, art. cit., p. 131.





[40] Élisa Marié, de Genève, à M. Marié, de Mens, s.d. [printemps 1815], AD Isère, 24 J 38.





[41] Le maire de Genève proviseur du lycée de Grenoble, 6 juin 1814, AD Isère, 3 T 35.





[42] Université impériale. Distribution solennelle des prix aux élèves du lycée de Grenoble. Année 1813, Grenoble, Giroud, 1813, 21 p. Le palmarès de l’année suivante couronne encore des Genevois (Ducimetière, Szekelyhidi, Tallichet), avant leur rapatriement : Université de France. Distribution solennelle des prix aux élèves du lycée de Grenoble. Année 1814, Grenoble, Giroud, 1814, 20 p.





 


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