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N°9 novembre 2016 : Géographie historique du Japon d'Edo et ses héritages:

Le Japon d'Edo "découvre" la Russie, savoirs connectés et conscience géographique (1771-1799)

Noémie Godefroy


Par Noémi Godefroy (Centre d’Études Japonaises- INALCO) (1) 



Résumé : Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, les autorités shogunales et les lettrés découvrent l’étendue de l’expansion russe jusqu’à leurs frontières. Les traducteurs de Nagasaki et autres « spécialistes des études hollandaises » initient un mouvement de collecte, de compilation et de confrontation de connaissances géographiques, et produire des écrits à propos de leur nouveau voisin. Les résultats de ces investigations mènent à une réflexion et une remise en question de la politique shogunale des Tokugawa en matière de commerce extérieur, de diplomatie, de navigation, de construction maritime, de défense, d’expansion et de souveraineté territoriale. Des lettrés et des explorateurs, tels que Hayashi Shihei, Kudō Heisuke, Honda Toshiaki, Mogami Tokunai s’interrogent sur le système en place (commerce européen exclusif avec la VOC, système de défense inadéquat, insuffisance des connaissances en matière de géographie) et prônent le changement (défense maritime, l’ouverture de relations commerciales avec la Russie et d’un commerce ultramarin, expansion territoriale). La « géographie partagée » du Japon et de la Russie, et les « savoirs connectés » qui nourrissent les réflexions à son sujet permettent aux autorités shogunales et aux lettrés d’entamer des questionnements sur le système de gouvernance, l’expansion et la souveraineté territoriales, la caducité des Édits, les relations entre shogunat et fief, l’importance de la force militaire, et ce plus d’un demi-siècle avant l’époque de Meiji.



Mots-clés : Japon, Edo, Russie, Aïnous, géographie, sakoku, rangakusha



Abstract: In the second half of the 18th century, Tokugawa authorities and intellectual elites learn of Russian expansion at their doorstep. Nagasaki-based Dutch translators, Dutch learning scholars and enlightened literati thus initiate a movement to gather, compile, confront geographical knowledge and produce treatise about their new newfound neighbor. The results of these investigations lead to the questioning and reevaluation of Tokugawa politics in terms of foreign trade, diplomacy, overseas travel, maritime construction, defense, territorial expansion and sovereignty. Japanese scholars and explorers of the North, such as Hayashi Shihei, Kudō Heisuke, Honda Toshiaki, Mogami Tokunai question the system in place (exclusive European trade with the VOC, an inadequate defense system, insufficient geographical knowledge) and advocate change (a maritime defense system, the opening of trade relations, ultramarine commerce, territorial expansion). Russia and Japan’s “shared geography”, and the “connected” knowledge that reflects upon it, allow Edo Japan authorities and literati to broach the subjects of governance, territorial sovereignty and expansion, the obsoleteness of the Kan’ei Edicts, bakuhan relations, and military might, more than half a century before the Meiji period.



Key-words: Japan, Edo period, Russia, Ainu, geography, sakoku, rangakusha



Introduction-Regnum Japoniae clausum ?



En 1712, Engelbert Kaempfer, un médecin westphalien, ancien employé de la factorerie de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie, ci-après VOC) sise sur l’île artificielle de Dejima, au large de Nagasaki, publie en latin un essai d’apologie du « royaume fermé du Japon », regnum Japoniae clausum (Kaempfer, 1729 [1712]). Traduit en hollandais en 1733, ce traité arrive au Japon dans les années 1770, où il est traduit de nouveau en 1801 par Shizuki Tadao, un « spécialiste des études hollandaises » (rangakusha). À cette occasion, Shizuki crée le terme sakoku (« pays verrouillé »), terme dont la création même réfute ce qu’il désigne. Et en effet, depuis les années 1970, on assiste à une réévaluation de l’imperméabilité du Japon de l’époque d’Edo (1603-1868).Ce courant historiographique a connu un nouvel essor au contact de l’histoire globale et des histoires connectées, et un nombre grandissant de chercheurs privilégient désormais, en lieu et place du concept européo-centré de sakoku, l’idée d’une « ouverture sélective » (sentakuteki kaikoku) (Hamashita & al., 1991) pour désigner la politique mise en place par le shogunat Tokugawa dans les années 1630, par le biais des Édits de l’ère Kan’ei (ci-après, Édits), pour s’adapter aux contextes économique et géopolitique régional et mondial de l’époque. L’impossibilité pour les Japonais de se rendre à l’étranger, la régulation du commerce, et les restrictions en matière de construction maritime valent à ces mesures l’appellation d’ « interdictions maritimes » (kaikin seisaku), mais elles ne signifient pas pour autant que le Japon se trouve complètement exclu des réseaux de circulation de savoirs, en particulier géographiques.



Deux siècles après la mise en place des Édits, en 1832, l’Oriental Fund of Translation of Great Britain and Ireland publie la traduction en français d’un traité, écrit par le lettré japonais Hayashi Shihei. Le Sankokf tsou ran to sets, ou Aperçu général des trois royaumes a été rapporté du Japon par Isaac Titsingh (le directeur de la factorerie de Dejima), traduit par le sinologue français Jean-Pierre Abel-Rémusat, révisé par l’orientaliste prussien Julius Klaproth avec l’aide de Nikolai Kolotygin, anciennement Shinzō, un naufragé originaire d’Ise, enseignant de japonais à Irkoutsk. Klaproth indique dans sa préface que la partie la plus intéressante de l’ouvrage concerne les territoires habités par les Aïnous (Klaproth, 1832). Cette région, désignée en japonais jusqu’à l’ère Meiji par le toponyme Ezo, englobe les territoires bordant la Mer d’Okhotsk - Hokkaidō [Ezo-chi], les Kouriles (2) [Oku Ezo], Sakhaline [Kita Ezo] et le Kamtchatka [Aka Ezo] – figure 1).



Les échanges commerciaux pluriséculaires entre Aïnous et Japonais dans la région ont mené à l’installation de comptoirs de commerce japonais fortifiés dès le XIIIe siècle. Lors de l’avènement des shoguns Tokugawa, et du système de gouvernance bicéphale shogunal-domanial (bakuhan taisei) au tournant du XVIIe siècle, l’assise japonaise à l’extrême sud de Hokkaidō est institutionnalisée par la mise en place du domaine de Matsumae. Le territoire aïnou (Ezo-chi) s’étend au-delà de la frontière domaniale, unique frontière terrestre japonaise entre 1551 et 1869 (soit bien plus longtemps que les frontières maritimes du Japon actuel – figure 1).



À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, la rencontre des aires géographiques, économiques, et culturelles aïnoue, russe et japonaise autour de la Mer d’Okhotsk donne naissance à une « zone intermédiaire » (middle-ground), où circulent personnes, biens et idées. Le développement de ces réseaux maritimes septentrionaux est à l’origine d’un évènement majeur dans l’histoire géographique japonaise : la « découverte » de la Russie.



Un siècle et demi après la mise en place des Édits, et partiellement isolés du reste du monde, comment les différents acteurs japonais –gouvernants et lettrés- ont-ils réagi face à cette nouvelle donne géographique ? Quels savoirs géographiques ont-ils mobilisés, connectés, produits pour comprendre et faire face aux nouveaux enjeux géostratégiques ? Quelles ont-été les conséquences de cette « découverte » sur le Japon d’Edo?



Document 1 :  La  « zone intermédiaire », lieu de rencontre des aires géographiques, économiques, et culturelles aïnoue, russe et japonaise





I. Des rencontres fortuites ?– Géographie & économie en Asie orientale (XVIIe-XVIIIe siècles)



A. Les conséquences du Traité de Nerchinsk (1689)- La « découverte » du Japon par la Russie (1697-1739)



Après la mise en place des restrictions commerciales et diplomatiques des années 1630, le Japon maintient des rapports restreints avec la Chine, la Corée et la Hollande, via la VOC. Cette dernière a tout intérêt à préserver ce statut exceptionnel, et des sources d’origine variées nous indiquent que l’isolement partiel volontaire shogunal aurait été grandement facilité par cette volonté de protectionnisme commercial. Ils évoquent une « crainte […] provenant des impressions que les Hollandais avaient fait méchamment publier, en ce que les Japonais faisaient mourir les chrétiens. » (Beniowski, 2010 [1790]). De ce fait, au XVIIIe siècle, rares sont les Européens pour qui une ambassade au Japon ne serait pas malvenue, voire périlleuse (Cook, 1820 [1779], ou encore La Pérouse, 1930[1787]). Le maintien de ce statu quo économique et diplomatique est donc le fait conjoint du Japon, de la VOC, et des puissances maritimes européennes.Toutefois, au tournant du XVIIIe siècle, un nouvel acteur régional fait son apparition : la Russie. Tout à leur quête d’ « or doux » (sous la forme de fourrures, en particulier de zibeline),les Cosaques ont atteint l’Asie orientale, mais suite aux heurts avec les Qing, en particulier autour de la région d’Albazin, cette vague d’expansion est soumise aux restrictions économiques et géographiques imposées parles traités de Nerchinsk (1689) et de Kiakhta (1727). La frontière sino-russe longe les Monts Stanovoï, et le commerce sino-russe est limité en quantité, et aux seules villes de Kiakhta et Pékin, dans la limite de 200 marchands, et ce tous les trois ans. La Russie doit donc trouver de nouveaux marchés régionaux où écouler ses fourrures, mais aussi se procurer des produits finis, pour s’éviter un acheminement terrestre long, périlleux et coûteux par-delà l’Oural.



Bloqués dans leur avancée méridionale par les traités sino-russes, les Cosaques, qui ont fondé la place forte (ostrog) d’Okhotsk en 1647, traversent la mer éponyme et atteignent le sud du Kamtchatka en 1697; c’est là qu’a lieu la rencontre fortuite entre Vladimir Atlasov et Dembei, un naufragé japonais. En 1702, l’audience de ce dernier avec Pierre le Grand laisse entrevoir au tsar la possibilité d’un commerce avec le Japon. Cette possibilité est confirmée en 1739 par les résultats de la mission d’exploration russe, menée par Martin Spanberg et William Walton, qui révèle l’existence d’une voie maritime kourilienne pour rallier l’archipel japonais au départ d’Okhotsk.



B. À travers le prisme de la VOC et de l’étranger - La « découverte » de la Moscovie par le Japon (1649-1771)



C’est presque un siècle auparavant, en août 1649, que le Japon apprend l’existence de la Moscovie grâce aux Rapports de Hollande (Oranda fūsetsugaki) sur l’état du monde, présenté annuellement, sur injonction shogunale, par le directeur de la factorerie de la VOC (Hōsei Rangaku Kenkyū Kai, 1976). Entre 1695 et 1713, deux des plus grands lettrés japonais du début du XVIIIe siècle, Nishikawa Joken et Ara’i Hakuseki, mentionnent la Moscovie dans leurs traités géographiques et encyclopédiques. D’après les informations provenant de l’étranger auxquelles ils ont eu accès, il s’agirait d’un vaste pays, situé au nord-est de la Hollande (Nishikawa, 1914 [1695]). Ara’i considère la Moscovie comme le pendant européen de la Tartarie (Dattan), toponyme désignant à l’époque l’Asie orientale septentrionale (Ara’i, 1906 [1713]). L’intérêt pour la Moscovie reste donc marginal, et lié à la compilation de traités géographiques à visée encyclopédique. En outre, dans l’esprit des quelques lettrés qui s’y intéressent, la Moscovie reste associée à l’Europe (représentée en jaune sur la Carte complète de la myriade de pays du monde - figure 2), et ne s’étend en aucun cas jusqu’à l’Asie Orientale. Au nord de l’archipel japonais (en vert sur la figure 2) est représentée une contrée désignée par le toponyme Orankai, parfois associée à la région appelée Dattan (la Tartarie).



Document 2 : Carte complète de la myriade de pays du monde (détail) (3)





Bankoku sōzu, 1671



39,5 cm x 55,3 cm



(Bibliothèque Nationale de la Diète, Tokyo)



Les autorités shogunales et lettrés japonais ignorent donc encore l’expansion russe jusqu’au Pacifique. Seules les autorités domaniales du domaine de Matsumae sont au fait que des étrangers circulent régulièrement dans les Kouriles, et ce à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Ce domaine s’étant vu alloué par le shogunat des droits commerciaux exclusifs avec la population autochtone aïnoue de Hokkaidō, des Kouriles et de Sakhaline, c’est par leur intermédiaire qu’il apprend en 1759 la présence d’ « étrangers vêtus de rouge » dans les « îles du nord-est », c’est-à-dire les Kouriles (Kudō, 1979 [1783]). Toutefois, à l’intérieur du système de gouvernance bicéphale shogunal-domanial (bakuhan taisei), qui prévaut à l’époque d’Edo, ce domaine relativement autonome, et qui bénéficie de nombreuses entorses aux obligations domaniales habituelles, n’a aucun intérêt à divulguer cette information au shogunat. En outre, rien ne nous indique que le domaine sait qu’il s’agit en fait de Russes.



Comme ce fut le cas pour la rencontre de 1697, c’est finalement un évènement imprévu qui fait prendre conscience aux autorités shogunales, ainsi qu’aux lettrés japonais, de la proximité russe.



 



II. Géographie & politique – Le Japon « découvre » la Russie à ses portes (1771-1781)



A. L’avertissement de Benyowsky – Tensions politiques et diplomatiques croisées



Le 12 mai 1771, un groupe de prisonniers politiques, exilés par le tsar à l’extrême-sud du Kamtchatka, se mutine et s’échappe à bord d’une galiote. Ils font route vers le sud, et en juillet, ils se ravitaillent dans les îles de Shikoku et d’Amami-Ōshima. L’un des évadés, un Slovaque du nom Móric Benyowsky, y laisse six missives, adressées au directeur de la factorerie de la VOC. L’une d’elle le prévient d’une attaque russe imminente sur Matsumae et les îles avoisinantes « au sud du parallèle 41°38’ de latitude nord » au départ du Kamtchatka (Benyowsky, 1771). Aucune invasion de la sorte n’est prévue par la Russie, dont l’implantation dans la péninsule est encore militairement contestable. Mais l’inspiration probable derrière cet avertissement est une fausse rumeur, que la Russie a laissé filtrer, dans le but de faire croire à ses rivaux espagnols en matière d’expansion transocéanique au déploiement de troupes russes au Kamtchatka (Archivo General de Indias, 1916 [1772]).



Les missives de Benyowsky, écrites en haut allemand et en latin, sont envoyées à Nagasaki où elles sont d’abord traduites et annotées en hollandais par un employé de la VOC. Cette version est à son tour traduite en japonais par les traducteurs assermentés du shogunat (Armenault, 2004 [1771]).Ces traducteurs font partie d’un réseau des lettrés, intéressés par les savoirs étrangers, parmi lesquels s’ébruite le contenu de l’avertissement de Benyowsky. Ceci donne naissance à un boom d’intérêt pour la Russie dans les années 1770-1780.



B. Des « savoirs connectés » – Circulation et transmission de données géographiques sur la Russie parmi les lettrés



Très rapidement, traducteurs et lettrés s’attèlent à la traduction d’ouvrages en hollandais mentionnant la Russie. L’un des traducteurs de l’avertissement, Yoshio Kōsaku, aidé parle médecin Maeno Ryōtaku, traduit Kurze Fragen aus der alten und neuen Geographie de Johann Hübner (1693, publié en hollandais en 1769), et Oude en nieuwe staat van’t Russische of Moskovische keizerrijk de Johannes Broedelet (1744). En 1778, Yoshio achève la traduction du journal du diplomate russe, Lorents Lang, et en 1782, Maeno achève son explication commentée du contenu de l’Atlas Nouveau de Nicolas Sanson (1681) (Maeno,1999 [1782]).



Toutefois, la Russie n’est pas le seul sujet abordé par cette première vague de lettrés. En effet, si l’avertissement de Benyowsky met en lumière la méconnaissance japonaise de la proximité des implantations russes – qui ont atteint Ouroup au début des années 1760 (voir la figure 1).



Cet évènement met également en évidence également une connaissance imparfaite de la géographie des territoires situés au-delà du domaine de Matsumae. En effet, jusqu’aux années 1780, sur toutes les cartes du Japon sur lesquelles est représentée l’île de Hokkaidō, sa taille relative par rapport aux autres îles n’est pas respectée, comme on peut le voir sur la figure3 ci-dessous.



Document 3 : Carte complète du Japon de l’ère Genroku (4)





(Partie droite d’une carte en deux parties)



Genroku Nihon sōzu, 1702



308,9 cm x 222 cm



(Collection Ashida de cartes anciennes, Université de Meiji, Tokyo)



Cette méconnaissance géographique préoccupe certains lettrés, dans le contexte d’expansion territoriale russe. En 1774, dans son Essai de Nagasaki (Keiho gūhitsu), le médecin et spécialiste des études chinoises Hirasawa Kyokuzan s’inquiète pour les « îles vierges » au nord-est du Japon (Hirasawa, 1979 [1774]). En 1779,il est envoyé par le shogunat effectuer des calculs de latitude à Matsumae ; il confirme la correspondance entre ses résultats et les latitudes de Benyowsky (Matsumae, 1979 [1782]).La même année, dans ses Chroniques d’un retour aux montagnes (Kisanroku), le médecin Miura Baien est le premier à évoquer l’importance de sécuriser « la porte nord », dont il juge les défenses insuffisantes (Miura, 1912[1779]).



Bien que les informations contenues dans cette première vague d’écrits soient encore limitées, et en grande majorité d’origine étrangère, leurs auteurs japonais innovent en termes de questionnements géostratégiques. Dans les toponymes, comme dans les esprits des lettrés, la Moscovie, cantonnée à l’Europe, cède la place à la Russie, qui s’étend jusqu’au Kamtchatka et aux îles du nord-est, aux portes du domaine de Matsumae, et du Japon. Dans ces écrits, considérations géographiques et géostratégiques sont intimement liées ; l’importance de se mettre au fait du système de calcul latitudinal européen y côtoie les interrogations sur l’efficacité du système de défense frontalière et côtière. En outre, chez un nombre croissant d’auteurs, la question russe devient indissociable de celles du statut et de la défense de Hokkaidō et des Kouriles.



C. Un climat politique propice à l’ouverture - Le gouvernement de Tanuma Okitsugu



Cet élan de traduction, de compilation et de questionnement bénéficie d’un climat d’ouverture et de confiance sans précédent entre le Grand Ancien (rōjū) Tanuma Okitsugu, à la tête du gouvernement shogunal entre 1767 et 1786, et les directeurs de la factorerie hollandaise (Horiuchi, 2010), mais également d’un vent de réflexion en matière d’innovation économique, insufflé par le gouvernement pour pallier son endettement chronique. Au début des années 1780, la politique de Tanuma –novatrice, mais sujette à corruption – est de plus en plus controversée (Fujita, 2007). Il semble qu’il ait cherché à redorer son blason en contactant l’un des hommes les plus éclairés et avisés de son temps, Kudō Heisuke, en quête d’idées de politiques à lancer en vue d’une brillante postérité (Tadano, 1984 [1812]).Dans le contexte d’effervescence parmi les lettrés au sujet de la Russie et des îles du nord, Kudō suggère de réfléchir à une possible expansion territoriale septentrionale.



III. Production de savoirs géographiques & géostratégie – Les rapports nippo-russes en perspective (1781-1785)



A. Géohistoires connectées et remise en cause du prisme hollandais – Les Réflexions sur les rumeurs concernant le Kamtchatka de Kudō Heisuke (1781-1783)



Kudō est médecin et féru de savoirs et techniques étrangères. Sa réputation d’homme de sciences et de conseiller avisé lui vaut la visite de proches de Tanuma, mais attire également chez lui un public hétéroclite en quête de ses lumières. C’est dans ce cadre qu’il rencontre l’ancien préfet aux comptes du domaine de Matsumae, Minato Genzaemon. Démis de ses fonctions en 1781, inquiet, ou peut-être vindicatif, Minato lui expose la réalité de la présence russe dans les Kouriles, ainsi que le passage d’une ambassade –celle de Nikolai Shabalin –, dans un comptoir de commerce domanial en territoire aïnou, à Nemuro, en 1777-1778 (Kudō, 1979 [1783]), ambassade délibérément tue par le domaine au shogunat.



À la demande du gouvernement, Kudō rédige un rapport, ses Réflexions sur les rumeurs concernant le Kamtchatka (Akaezo fūsetsu kō), qui regroupe toutes les informations qu’il a pu obtenir sur la Russie, les Kouriles, mais aussi Hokkaidō. Ce travail très complet confronte, recoupe, et met en perspective un grand nombre de sources différentes – des rapports de missions topographiques antérieurs, des traductions de traités de géographie européens, les Rapports hollandais, des relations d’entretien entre traducteurs et employés de la VOC, des informations sensibles révélées par les traducteurs de Nagasaki, ou par l’ancien préfet aux comptes de Matsumae.



Il évoque des sujets jusqu’alors inédits au Japon : l’expansion russe en Amérique du nord, l’ouverture à Iakoutsk d’une école où le japonais est enseigné par des naufragés dans le but de former des interprètes, la présence de produits de contrebande russe à Matsumae (Kudō, 1979 [1783]).Toutefois, ces informations sont mises en perspectives régionale et globale : outre les relations nippo-russes, Kudō s’intéresse également aux relations nippo-hollandaises. Il dit sa méfiance vis-à-vis de la VOC, qui filtre les informations qu’elle transmet au shogunat, soit dans le but d’empêcher l’instauration de relations nippo-russes pour des raisons économiques, soit dans le but d’envahir les territoires septentrionaux, ou même le Japon, en collusion avec la Russie (Kudō, 1979 [1783]). Il préconise donc l’ouverture de relations commerciales nippo-russes directes, de manière à mieux connaître leurs desseins régionaux, et pour faire jouer la concurrence avec la Hollande et la Chine.



Dans cet écrit, Kudō replace l’expansion russe en contexte historique et régional, et la met en perspective avec la situation politique et économique shogunale, domaniale de Matsumae, et enfin avec les rapports nippo-hollandais. Ces Réflexions constituent le premier texte à avoir durablement « brisé l’illusion d’un ‘pays verrouillé’ (sakoku) » (Wada, 1979) aux yeux du shogunat. Le second, son contemporain, le Panorama illustré des Trois Royaumes (Sangoku tsūran zusetsu), se penche sur la géographie et la défense territoriale.



B. Rapports nippo-russes & défense territoriale - le Panorama illustré des Trois Royaumes de Hayashi Shihei



Fils d’un guerrier démis de son statut contraint de fuir Edo, Hayashi Shihei cherche à remercier son domaine d’adoption, Sendai, en compilant à son intention des écrits, qu’il veut matière à réflexion. Dès sa Première Opinion écrite (Dai’ichi jōsho) en 1765, il s’intéresse aux moyens d’atteindre les objectifs d’« une armée puissante et un pays prospère » (fukoku kyōhei) (Hayashi, 1978 [1765]), un slogan que l’on retrouve à Meiji. Entre 1777 et 1782, il se rend trois fois à Nagasaki, où il rencontre un grand nombre de traducteurs, de « spécialistes des études hollandaises », et peut-être même le directeur de la factorerie. En 1781, dans sa Deuxième Opinion écrite (Daini jōsho), Hayashi met en lumière l’avance technique en matière d’armement, ainsi que les velléités expansionnistes des Qing, des Hollandais, et des Russes (Hayashi, 1978 [1781]).



Document 4  : Carte complète des distances du Panorama Illustré des Trois Pays (détail) (5)





Sangoku tsūran yochi rotei zenzu, 1785



Hayashi Shihei



54 x 76 cm



 (Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales)



Peut-être déçu par l’absence de réaction des autorités domaniales, Hayashi décide de partager ses connaissances avec le plus grand nombre, et en 1784, il achève son Panorama¸ dont il a été question en introduction. Ce traité géographique porte sur la Corée, les Ryūkyū, les îles Ogasawara et Ezo (Hokkaidō, les Kouriles, Sakhaline et le Kamtchatka). Dans cette dernière partie, il est bien entendu question de la Russie. Les sources sur lesquelles il s’appuie sont là encore très variées. On y retrouve des sources que l’on pourrait considérer comme « traditionnelles » – lettrée dans le cas de la Description d’Ezo (Ezo-shi) d’Ara’i Hakuseki (1720), et exploratoire dans le cas des Essais d’Ezo (Ezo zuihitsu), rapport de mission du géologue Sakakura Genjirō (1739). Moins traditionnelles, il cite les conversations qu’il a pu avoir avec Kudō, le directeur de Dejima Arend Willem Feith, et un habitant de Matsumae, un certain Rokubei. Nous sommes en présence, ici encore, d’un travail basé sur le recoupement et la confrontation d’une grande variété de sources et d’informations, comme dans le cas des Réflexions, mais contrairement à elles, le Panorama est accompagné de cinq cartes, grâce auxquelles on peut mesurer l’évolution des connaissances géographiques régionales. Sur la figure 4, on remarque que la taille de Hokkaidō a été augmentée par rapport au reste du Japon, les Kouriles, la péninsule du Kamtchatka, l’île de Sakhaline, à l’embouchure du fleuve Amour. Hayashi a également pris soin de noter les latitudes à droite.



Hayashi prône dans son Panorama l’importance des connaissances géographiques, l’élargissement du territoire japonais jusqu’à Hokkaidō et aux Kouriles méridionales, et la soumission de la population aïnoue, comme dispositifs de défense nationale. Il insiste sur l’urgence de la situation ; le territoire aïnou et le Japon sont « proches comme lèvres et dents », il faut éviter à la fois être prudents, et ne pas se « faire dérober »ces territoires par la Russie (Hayashi, 1978 [1785]).



Isaac Titsingh, directeur de la factorerie jusqu’en 1785, se procure le Panorama et le rapporte en Europe, où il est publié en 1832. Il est également question d’un exemplaire qu’il aurait consulté à Irkoutsk en 1805 (Klaproth, 1832). La rédaction, ainsi que la circulation du Panorama nous indique que non seulement les lettrés japonais continuent d’accroître leurs connaissances géographiques durant l’époque d’Edo, mais que la traduction de traités géographiques étrangers n’est pas un acte unilatéral.



C. Des rumeurs au renseignement – Missions d’exploration japonaises (1785-1788)



Bien que huit missions shogunales (junkenshi) se soient rendues à Matsumae entre 1634 et 1761, aucune ne s’est encore aventurée au-delà des frontières domaniales. En 1784, suite aux différents rapports et traités lettrés, le gouvernement Tanuma y envoie une mission qui atteint Itouroup et le sud de Sakhaline, bien en dehors du territoire japonais. Les résultats de la mission confirment l’importance de l’activité japonaise en territoire aïnou (implantation de comptoirs de commerce et de pêcheries jusqu’à Kounachir), la présence russe dans les Kouriles, de produits étrangers – russes et chinois – échappant au contrôle shogunal, et l’ambassade russe de 1777 (Satō, 1981 [1786]).Cette mission donne également lieu à la création d’une nouvelle carte des territoires septentrionaux, réalisée en partie grâce aux informations géographiques obtenues des autochtones Aïnous, mais aussi de trois chasseurs russes, abandonnés par leurs camarades sur Itouroup (Satō, 1981 [1786]).



La mort du shogun Tokugawa Ieharu en septembre 1786, la démission subséquente de Tanuma, et l’arrivée à la tête du gouvernement de Matsudaira Sadanobu, confucéen de stricte observance, font que les résultats de cette mission restent finalement lettre morte au niveau gouvernemental. Matsudaira envoie sa propre mission, une nouvelle fois cantonnée au territoire domanial. L’un des membres de la mission, Furukawa Koshoken, estime que les craintes exprimées par Hayashi Shihei sont infondées, et qu’au vu de la préparation défensive domaniale, les Russes seraient dissuadés de toute velléité expansionniste (Furukawa, 1980 [1788]). Toutefois, le manque flagrant de préparation militaire domaniale ne tarde pas à se faire sentir.



Document 5 : Carte complète d’Ezo (6)





Ezo yochi no zenzu,1786



Yamaguchi Testugorō



90 x 130 cm



(Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales)



 



IV. Géographie & gouvernance (1789-1792) – La gestion de la middle-ground



A. Des tensions dans les rapports trilatéraux nippo-russo-aïnous -Le soulèvement de Kunashiri-Menashi (1789)



La donne politique à Edo a donc changé, mais l’équilibre des forces en présence au-delà des frontières de Matsumae a également évolué. Au XVIIIe siècle, l’ouverture sélective japonaise, la volonté de limiter l’exportation de métaux précieux vers la Chine et de les remplacer par des produits halieutiques, ainsi qu’une demande accrue en farine d’épandage de hareng, due à une forte hausse de la population, résulte en une transition au niveau des activités japonaises dans le nord. Les comptoirs de commerce en territoire aïnou se muent en pêcheries, gérées par des maisons marchandes (ton’ya), où une main d’œuvre aïnoue fournit la matière première et la transforme les « produits [séchés] en ballots » (tawara mono) – holothuries, ormeaux, algue laminaire, etc.-, et à la double autorité shogunale-domaniale préexistante s’ajoute une autorité locale, quotidienne, hors des frontières japonaises des employés japonais des pêcheries, contremaîtres et interprètes. Cela modifie l’équilibre des forces en présence à l’échelle locale.



À l’échelle régionale, à la fin des années 1780, les sphères économiques russes et japonaises entrent en collision dans les Kouriles méridionales, et Itouroup est désormais la seule île sans implantation japonaise ou russe. Intermédiaires commerciaux troquant denrées japonaises et russe contre des peaux de loutre de mer, les chefs aïnous des Kouriles souhaitent faire jouer la concurrence et maintenir leur autonomie. Face aux tentatives de contrôle monopolistique de la maison de commerce japonaise Hidaya, gestionnaire des pêcheries du nord-est de Hokkaidō et de Kounachir, certains chefs aïnous se soulèvent en 1789 contre les Japonais présents sur leur territoire, essentiellement des employés de la maison Hidaya. Ce soulèvement est finalement maté sur ordre shogunal et grâce à une intervention extra-domaniale, mais ila mis en lumière l’instabilité locale et l’évolution des rapports de force économiques et politiques régionaux. En outre, il confirme la nécessité d’une ligne shogunale claire, aux niveaux politique et territorial vis-à-vis du domaine de Matsumae, des Aïnous et des Russes. La gouvernance de cette zone-frontière doit désormais refléter la nouvelle donne géopolitique, et les nouveaux enjeux géostratégiques régionaux. En sus, le vacuum politique septentrional, de Hokkaidō à Itouroup, matérialise les limites du système de gouvernance bicéphale shogunal-domanial en matière de relations avec l’étranger et de défense.



Après 1789, dans les écrits des lettrés, les considérations sur l’économie et la gouvernance (keisei saimin ron) deviennent désormais indissociables de celle des rapports nippo-russes et de la gestion des territoires septentrionaux et mènent à de véritables réflexions géopolitiques.



B. Une expansion territoriale jusqu’en Russie ?– Mythes et réalités géographiques chez Mogami Tokunai et Honda Toshiaki



Lors de sa participation à la mission d’exploration, l’arpenteur Mogami Tokunaia atteint Itouroup, où il a rencontré trois Russes naufragés. Rédigées suite à leurs conversations, ses Notes sur Ezo (Ezo sōshi) dévoilent des informations inouïes sur la gestion russe des Kouriles, et en particulier sur les mesures de type colonial prises à l’encontre des Aïnous. Ces derniers sont éduqués, protégés, convertis et soumis aux lois russes. Pour Mogami, il faut que le shogunat prenne la Russie pour modèle, assimile les Aïnous, et s’implante sur leur territoire, qu’il juge bien plus vaste que l’archipel japonais (Mogami,1972 [1790]).



La réflexion la plus innovante concernant la géographie septentrionale, les rapports nippo-russes et la gouvernance shogunale-domaniale nous vient du maître de Mogami, le mathématicien Honda Toshiaki. Entre 1789 et 1792, quatre de ses écrits portent spécifiquement sur la Russie, et la question de l’ouverture septentrionale : les Notes glanées sur Ezo (Ezo shūi) de 1789,les Vues sur le développement d’Ezo (Ezo tochi kaihatsu guson no taigai) et la Situation actuelle chez les barbares rouges [Russes] (Seki’i dōsei) de 1791, l’Opinion écrite concernant le développement d’Ezo (Ezo kaihatsu ni kansuru jōsho) en 1792.



Document 6 : Informations concernant les gens et les coutumes du pays des Ezo





Ezo-koku fūzokuninjō no sata, 1790



Mogami Tokunai



68.6 cm x 101.6 cm



(Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales)



Pour lui, une expansion territoriale japonaise au nord – jusqu’au Kamtchatka –, et l’exploitation (kaigyō) subséquente des îles ainsi « assimilées » (zoku tō) résoudraient plusieurs problèmes shogunaux d’un coup. Elle permettrait un développement de l’exploitation sylvicole, qui faciliterait la construction de bateaux de gros tonnages, qui rendrait à son tour possible l’ouverture de nouvelles routes de navigation et de relations commerciales, menant à une meilleure connaissance de la géographie et des techniques de navigation (Honda, 1979 [1798]). Nombre de ces objectifs sont directement entravés par les Édits, critiqués par Honda. En outre, il réprouve l’interdiction de quitter le pays, mais aussi l’absence de frontières claires (Honda, 1935 [1789]), toutes deux inadaptées au contexte géopolitique et économique régional. Par ailleurs, comme Kudō et Hayashi avant lui, Honda préconise une certaine méfiance vis-à-vis de la Hollande (Honda, 1979[1791]). Enfin, théoricien d’une « loi de transposition latitudinale », il affirme que la latitude détermine le climat, et qu’à latitude respective égale avec Londres et Paris, le Kamtchatka et Sakhaline, une fois exploitées par le Japon, en feront « le meilleur pays du monde » (Honda, 1798, dans Keene, 1969).



 



V. Géographie, défense & diplomatie (1791-1799) – Les limites de la politique shogunale



A. Le Traité de Défense d’un Pays maritime de Hayashi Shihei – Face aux limites du système de défense



Le Traité de Défense d’un Pays maritime (Kaikoku heidan) de Hayashi Shihei est rédigé en 1785, et publié en 1791 ; il constitue le premier véritable traité de défense maritime (kaibōron). Hayashi y insiste sur la nécessité de remplacer une vision sino-centrée et continentale de la stratégie militaire par une vision nippo-centrée -et donc maritime. En sus, la préparation militaire passerait par la maîtrise « des armes et ses lettres » (bumbu). En ce qui concerne les « armes », il déplore l’absence de défense côtière –entre autres sous la forme de canons de gros calibre-, et la vétusté de certaines routes et infrastructures. Quant aux « lettres », il prend l’Europe –et en particulier la Russie- comme exemple, et affirme que leurs armées sont organisées en escadres, et tendues vers un seul et même but, et qu’elles sont menées par des souverains éclairés, versés en astronomie, en géographie et en navigation (Hayashi, 1978 [1785]).



La divulgation de ces informations sensibles vaut au Traité d’être frappé d’interdit, et à Hayashi d’être assigné à résidence jusqu’à sa mort. Toutefois, Matsudaira ne peut que concorder finalement avec Hayashi, car la publication de cet écrit coïncide avec le passage de trois navires étrangers au large de la péninsule de Kii en 1790 et 1791, et la décision gouvernementale, en juillet 1792, de procéder à des essais de tir autour d’Edo (Chassé, in Blussé et al., 2004 [1792], Matsudaira in Shibusawa, 1937 [1792]). Trois mois plus tard, ce n’est pas à Edo, ni même Nagasaki, mais une nouvelle fois dans la Baie de Nemuro, en territoire aïnou, que l’ambassade russe d’Adam Laksman jette l’ancre.



B. L’ambassade russe d’Adam Laksman (1792)



Envoyé au Japon par Catherine II, Laksman est accompagné par trois naufragés japonais, et porteur de deux missives –l’une en russe, l’autre en japonais –, demandant la permission de se rendre jusqu’à la capitale shogunale d’Edo et de rencontrer des responsables shogunaux. Alerté, Matsudaira est d’abord consterné ; malgré son projet de mettre en place « un pays prospère et une armée forte », l’absence des mesures directes en vue de la défense maritime apparaît au grand jour (Matsudaira, 1969 [1816]). Il commence par consulter les archives gouvernementales pour y chercher une sorte de jurisprudence, mais aucun pays avec lequel le Japon n’a ni relations diplomatiques, ni relations commerciales n’a jamais ramené de naufragés (Matsudaira, 1969 [1816]).



Laksman est reçu à Matsumae, où il rencontre les envoyés de Matsudaira ; c’est la première fois que des Russes pénètrent en territoire japonais. Laksman se voit remettre une Notice explicative des lois shogunales pour les étrangers (Ikokujin no satosareru gokokuhōsho), qui explique que les « Lois fondamentales (gokokuhō) et ancestrales (sohō) » du Japon interdisent que des étrangers se rendent ailleurs qu’à Nagasaki. Pour les remercier du retour des naufragés, et les congédier, le shogunat remet aux Russes une autorisation exceptionnelle (shinpai) pour qu’un navire russe pénètre à Nagasaki (Tabohashi, 1930).Ils repartent en juillet 1793.



Les naufragés japonais ont rapporté avec eux une carte que recopie le cartographe Nagakubo Sekisui en 1792.



 Document 7 : Carte de la Russie





Roshia no zu, 1792



66,6 x 75,9 cm



Nagakubo Sekisui



(Collection de cartes anciennes Ashida, Université de Meiji)



C. « Une urgence d’entre les urgences » - La réaction lettrée en faveur de l’expansion territoriale



Le passage de Laksman a achevé de mettre en lumière l’ambigüité de statut des territoires aïnous en termes de souveraineté territoriale, la nécessité d’assimiler et d’éduquer les Aïnous pour faire face aux mesures coloniales et prosélytes des Russes, l’incapacité pour le fief de Matsumae de surveiller la frontière seul. Pour certains penseurs, à l’instar de Honda Toshiaki et d’Ōhara Sakingo, le Japon se trouve face à « une urgence d’entre les urgences » (Honda, 1935 [1798] & Ōhara, 1972 [ca. 1795]), il en va de la protection nationale (kokka shugo). Conséquence de l’ambassade de 1792, et de la réflexion shogunale, appuyée par les écrits des lettrés, une nouvelle mission est envoyée au nord en mars 1798 ; l’un des membres de cette mission, Kondō Jūzō aurait censément érigé à cette occasion un marqueur de bois sur Itouroup, indiquant : « Itouroup, grand empire japonais » (Dai Nippon Etorofu) (Manabe, 1978).



Document 8 : Carte d’Ezo (7)





Ezo-chi zushiki, 1802



Kondō Jūzō



104 x 77 cm



(Université de Hokkaidō, Collection des Études Septentrionales)



En janvier 1799, la prise de contrôle shogunal direct du territoire aïnou de l’est, s’étendant d’Urakawa jusqu’à la péninsule de Shiretoko, la façade la plus exposée aux incursions russes provenant des Kouriles, est actée et le contrôle de ce territoire retiré au fief de Matsumae. Il fait l’objet de nouvelles missions d’exploration et de cartographie.



Conclusion



Si la rencontre entre l’ambassadeur russe Adam Laksman et les responsables shogunaux en territoire japonais en 1792 constitue un évènement inédit, il ne s’agit pas pour autant d’un évènement inattendu. En effet, comme on a pu le voir, la présence russe aux portes du Japon est connue depuis 1771, et a fait l’objet de trois décennies de compilation et de production de savoirs géographiques, mais également de réflexions géostratégiques et géopolitiques. En ce sens, l’étude de la « découverte » japonaise de la Russie permet de mettre en lumière plusieurs phénomènes et dynamiques. Tout d’abord, on voit que l’époque d’Edo ne peut pas être appréhendée comme un bloc monolithique, au regard de la circulation, la production et la dissémination de savoirs géographiques, ainsi qu’au niveau des réflexions sur la relation du Japon à l’étranger. Elles sont intrinsèquement liées au contexte politique intérieur, mais également au contexte régional, malgré la politique des Édits.



La « découverte » de la Russie par le Japon d’Edomet également en évidence l’existence de que l’on pourrait appeler des « savoirs connectés », c’est-à-dire la compilation, traduction, confrontation et le recoupement de connaissances de nature et de sources variées. En outre, les liens et « connexions » entre ces connaissances sont à la fois horizontaux (résultats du dialogue entre traducteurs japonais et personnel de la VOC, ou entre Japonais, Russes et Aïnous), et verticaux (la mobilisation de savoirs plus anciens, les différents contextes et objectifs des auteurs). Un ouvrage géographique allemand, traduit en japonais par un « spécialiste des études hollandaises »de Nagasaki, suite à une missive laissée par un prisonnier slovaque évadé d’une prison russe, peut ainsi être cité par un médecin de la capitale, qui préconise au gouvernement shogunal la méfiance vis-à-vis des Hollandais, et prône l’ouverture de relations commerciales avec les Russes.



Les lettrés japonais qui mettent à profit des réseaux de « savoirs connectés » se penchent quant à eux sur les implications d’une « géographie connectée », c’est-à-dire la collision des zones d’influence économique japonaise et russe. En ce sens, la « découverte » de la proximité russe a coïncidé avec la « découverte » japonaise de la géographie de ses territoires liminaires. On voit que la question des rapports nippo-russes est indissociable de celle de ces territoires, et par extension, des réflexions sur la vision géostratégique japonaise, les techniques maritimes, la gouvernance, et les rapports avec l’étranger. En outre, ces rapports sont à l’origine de la première expansion du territoire japonais depuis le XVIe siècle.



La prise en compte des nouvelles données géographiques et géostratégiques septentrionales a permis aux autorités shogunales et aux lettrés de prendre conscience des limites des Édits de l’ère Kan’ei, du système de gouvernance bicéphale shogunal-domanial, du système de défense japonais. En cela, la « découverte » de la Russie et des territoires liminaires septentrionaux du Japon d’Edo, ainsi que ses conséquences, portent en elles les germes des débats qui secoueront le paysà partir des années 1850.



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Cartes



Bankoku sōzu [Carte complète de la myriade de pays du monde], Hayashi Jinzaemon -imprimeur, Kyoto, 1671



39.5×55.3cm (repliée 13.3×7.1cm)



WA 46-02, Bibliothèque Nationale de la Diète, Tokyo



http://dl.ndl.go.jp/info:ndljp/pid/1286179



 



Genroku Nihon sōzu [Carte complète du Japon de l’ère Genroku]



(Assemblage de deux cartes de même dimension représentant le Japon oriental et occidental) 1702



308,9 cm x 222 cm



Collection Ashida de cartes anciennes, Université de Meiji, Tokyo



http://www.lib.meiji.ac.jp/perl/exhibit/ex_search_detail?detail_sea_param=9,110,0,b



 



Ezo-chi zushiki [Carte d’Ezo],Kondō Jūzō, 1802



104 x 77 cm



Université de Hokkaidō, Collection des Études Septentrionales



http://www2.lib.hokudai.ac.jp/cgi-bin/hoppodb/record.cgi?id=0D001160000001000



 



Ezo-koku fūzokuninjō no sata [Informations concernant les gens et les coutumes du pays des Ezo], 1790, carte de Mogami Tokunai



68.6 cm x 101.6 cm



Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales



http://www2.lib.hokudai.ac.jp/hoppodb/contents/kyuki/0A000780000000000/0001.jpg



 



Ezo yochi zenzu[Carte complète d’Ezo], 1786, Carte manuscrite de Yamaguchi Testugorō



90 x 130 cm



Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales

http://www2.lib.hokudai.ac.jp/cgi-bin/hoppodb/record.cgi?id=0D000640000000000



 



Roshia no zu [Carte de la Russie], 1792, carte de Nagakubo Sekisui



66,6 x 75,9 cm



Collection de cartes anciennes Ashida, Université de Meiji



http://www.lib.meiji.ac.jp/ashida/display/each/04/04-054/04-054-0-0.013.047-l.jpg



 



Sangoku tsūran yochi rotei zenzu [Carte complète des distances du Panorama Illustré des Trois Pays], Hayashi Shihei -auteur (1785), Suwaraya Ichibei – imprimeur, Muromachi, 1786



54 x 76cm



Université de Hokkaidō, Collection des Études septentrionales



http://www2.lib.hokudai.ac.jp/cgi-bin/hoppodb/record.cgi?id=0D000590000000000



Notes





(1) Les recherches entreprises en vue de ce travail ont été effectuées grâce au soutien du Reischauer Institute of Japanese Studies de l’Université de Harvard, du Centre d’Études Japonaises de l’Institut National des Langues et des Civilisations Orientales, et du Centre de Recherches sur le Japon à l’École de Hautes Études en Sciences Sociales.





(2) L’orthographe adoptée pour les toponymes de l’archipel des Kouriles est tirée de l’ouvrage suivant : Ortollan D. et Pirat J.-P., Atlas géopolitique des espaces maritimes – Frontières, énergies, pêche et environnement, Paris, Éditions Technip, 2008, p.146-147.





(3) La version la plus ancienne de cette carte, la première des mappa mundi japonaise, a été imprimée à Nagasaki en 1645. Elle est conservée au Musée Chofu de la Ville de Shimonoseki. La carte conservée à la Diète comporte à sa gauche un tableau illustré représentant des couples de quarante peuples du monde (Bankoku jinbutsu-zu).





(4) La Carte complète du Japon de l’ère Genroku est en fait un ensemble de deux cartes aux dimensions quasi identiques : la carte de gauche représente le Japon occidental (309 x 222 cm), celle de droite le Japon oriental (308,9 x 222 cm). Elle fut commanditée par le 5ème shogun Tsunayoshi en 1697, et fut terminée en 1702.



(5) Le Panorama Illustré fut publié à Muromachi par Suharaya Ichibei en 1786. Il comporte cinq cartes. La Carte complète des distances du Panorama Illustré des Trois Pays mesure 55×77cm. En 1792, la destruction des œuvres de Hayashi Shihei a résulté en une forte demande pour des copies manuscrites de l’originale imprimée.





(6) Une seconde carte –manuscrite – est conservée à la Bibliothèque Centrale de Hakodate.





(7) En haut à gauche de cette carte manuscrite on aperçoit un rabat spécial qui était utilisé au cas où l’on souhaitait représenter Sakhaline comme une péninsule et non une île. En effet, avant le retour d’expédition de Mamiya Rinzō (1808-1809), et en l’absence des résultats de l’expédition de La Pérouse en 1787, la topographie et la nature de Sakhaline faisaient encore débat au Japon.





 


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