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N°10-11 mai 2017 : Géographie historique et guerres:

Les hydrosystèmes défensifs : des paysages militaires atypiques de la Ligne Maginot

Emmanuel ChiffreDenis MathisGrégory Weimerskich


Par Denis Mathis (Maître de conférences en géographie, LOTERR -Université de Lorraine), Emmanuel Chiffre (Maître de conférences en géographie, LOTERR -Université de Lorraine) et Grégory Weimerskich (Professeur certifié, académie de Lorraine)



 



Résumé : L’objet de cet article cherche à autopsier les vestiges des paysages militarisés établis suivant le contexte stratégique des coupures dites humides durant l’entre-deux-guerres. Ces dernières ont été aménagées ponctuellement lors de la construction de la Ligne Maginot afin de renforcer la couverture militaire de forts. Cependant, dans les secteurs fortifiés des Vosges puis de la Sarre, ces hydrosystèmes deviennent les principaux éléments défensifs. Ils mobilisent les ressources en eau pour tendre des inondations volontaires des vallées ou simplement constituer des fossés antichars. À l’exemple de la Ligne Maginot, ces hydrosystèmes militaires se multiplient et révèlent un modèle d’aménagement d’un territoire de défense. Tactiquement, il s’agit de préparer un territoire d’affrontement en sollicitant toutes les ressources et les avantages du terrain.



Mots clés : hydrosystèmes, territoire de défense, inondation, fortification, paysage militarisé



Abstract : The purpose of this article seeks to autopsy the remains of militarized landscapes based on the strategic context of the so-called wet cuts during the interwar period. These last were built from time to time during the construction of the Maginot line in order to strengthen military coverage of forts. However, in the sectors strengthened des Vosges and then of the Saarland, these hydrosystems become the key defensive elements. They mobilized water resources to reach voluntary flooding of valleys or simply to form anti-tank ditches. The example of the Maginot line, these military Hydrosystems multiply and shows a model of development of a territory of defence. Tactically, it comes to prepare a territory of confrontation by seeking all the resources territories.


Key words: hydrosystems, territory defence, flood, fortification, militarized landscape



La construction d’un territoire de défense traduit le plus souvent la cristallisation et la protection de la frontière. Durant la période de l’entre-deux-guerres, le déploiement de lignes défensives se généralise en Europe couvrant les nouvelles frontières redessinées par les traités de la Première Guerre Mondiale. La préparation d’un territoire de défense se double, de l’expérience de la Première Guerre mondiale et de la défense statique établie sur la fortification permanente et artificielle, utilisant au mieux les ressources géographiques de la topographie. Ces lignes anticipent un éventuel conflit en établissant des zones de défense destinées à fixer les combats ou à freiner une offensive ennemie. De nouveaux empilements militaires sont déployés, recyclant certains héritages (casernes ou forts) en préparant un territoire d’affrontement. La connaissance et l’utilisation de la topographie sont nécessaires pour organiser ce type de territoire. Cependant pour pallier la faiblesse des points hauts, notamment entre les lignes des côtes de Lorraine, dans les vallées vosgiennes ou ponctuellement dans la Plaine d’Alsace, les ingénieurs militaires vont mobiliser la ressource en eau pour aménager des hydrosystèmes défensifs.


Par hydrosystème défensif, D. Mathis (2016) définissait pour le XVIIIe siècle « des fortifications de campagnes semi-permanentes organisées le long des cours d’eau. Elles associent des retranchements de terres couvertes de palissades afin d’assurer la protection des hommes et l’aménagement de petits bassins hydrographiques destinés à organiser un obstacle « naturel » non guéable et inondable. ». Ces fortifications de campagne pouvaient s’appuyer sur des places fortes destinées à épauler la sanctuarisation d’une base opérationnelle. Le contexte et l’expérience des guerres du XIXe siècle et de la Première Guerre mondiale ont souligné le déclin du concept des places fortes fermées. Le territoire de défense organisé par le général Séré de Rivières et les rideaux défensifs discontinus avaient fait leurs preuves.



Ainsi durant l’entre-deux-guerres, la réflexion du redéploiement militaire reprend cette logique sur les conseils du maréchal Joffre et du Ministre de la Guerre Paul Painlevé (1925-1929). Le contexte topographique de la nouvelle frontière est cependant moins favorable à la mise en œuvre d’un territoire de défense (orientation des lignes de côtes, faiblesse du relief de la côte infraliasique, grande dépression argileuse du Keuper, Vosges du Nord, plaine d’Alsace…). Trois secteurs ont d’abord été retenus et aménagés pour déployer un rideau défensif permanent couvrant Metz, la Lauter et le Sud de l’Alsace avec Belfort. Le long de la frontière de la Sarre, une trouée se dessine alors. Cependant dès 1927, le général Berthelot, reprenant les travaux sur l’utilisation des obstacles naturels et notamment les étangs et cours d’eau de l’ingénieur des Ponts et chaussées de Moselle Pariset, fait approuver par le Conseil Supérieur de la Guerre la réalisation de lignes d’eau dans les bassins de la Sarre et de la Nied (30 km). Cette ligne d’eau et d’inondation doit couvrir le nœud ferroviaire de Bénestroff et amorce la question d’un front continu soutenue par le maréchal Pétain. Ainsi prend corps cette idée d’un aménagement permanent de cours d’eau couvert par des ouvrages bétonnés. Cependant, la mise en œuvre de cette ligne dans l’intervalle entre Metz et la Lauter est considérée comme une seconde urgence. La Commission d’Organisation des Régions Fortifiées (CORF) voit le jour en 1928 et prépare les travaux d’aménagement de ce qui va devenir la Ligne Maginot (Marque, 1989, Garraud, 2007). Ces derniers doivent s’achever pour 1935.



La ligne Maginot constitue un des aménagements d’un territoire de défense parmi les plus importants d’Europe. Elle déploie selon les secteurs des formes multiples d’organisations défensives permanentes parmi lesquelles des territoires d’eau destinés à organiser des inondations défensives ou des « coupures d’eau », soit ponctuellement, soit à l’échelle de secteurs fortifiés (Sarre, Vosges). Ces glacis inondables nécessitent une appropriation de l’espace défensif et des aménagements conséquents propres aux gestions des domaines fluviaux et stagnustres, voire à l’analyse actuelle du risque d’inondation. Ainsi, nous présenterons comment se sont organisés ces hydrosystèmes défensifs. Dans un premier temps, dans le cadre de la réalisation de la Ligne Maginot par la mobilisation de la ressource en eau, dans un second temps dans le contexte du territoire de défense. Enfin dans un troisième temps, et après avoir retenu quelques aménagements de lignes défensives nées dans le contexte similaire de l’entre-deux-guerres, nous reviendrons sur le devenir de ces héritages et les formes de reconversion et de valorisation.



I. La mobilisation de la ressource en eau pour aménager un territoire de défense



A. Des aménagements ponctuels d’inondations défensives



La mise en œuvre de petites structures d’inondation ponctue le tracé de la Ligne Maginot dans le Grand-Est. Il s’agit le plus souvent de petites zones inondables ou de coupures d’eau aménagées en fossés antichars protégeant quelques kilomètres carrés. Elles couvrent les intervalles entre grands ouvrages ou grandes unités. Aménagées dès l’origine, elles doivent être actionnées lors de la déclaration de guerre. Ainsi, on peut recenser ces aménagements sur 3 secteurs fortifiés (figure 1).





Le secteur fortifié de la Lauter



Dans ce secteur vulnérable du nord de l’Alsace, l’aménagement des grands ouvrages CORF de Schoenenbourg est complété ponctuellement par de petits aménagements hydrauliques. Le fort de Schoenenbourg, principal ouvrage du secteur fortifié, empile les éléments de défense, notamment vers le nord et l’est. Le bief de Bremmelbach a été rectifié pour servir de fossé antichar. Les deux biefs de Hausauerbach et de Hoffen organisent une zone inondable de 4 km de long couvrant les flancs du secteur du village de Hunspach (figure 2). Une seconde zone a été aménagée sur le Selzbach, secteur de Buhl – Oberroedern, en profitant des rectifications du cours de la rivière pour inonder l’espace de la vallée entre l’ancien chenal et le cours rectifié. Enfin une troisième zone inondable a été organisée à partir de trois biefs protégeant l’est de la forêt d’Haguenau. Les ingénieurs ont utilisé la zone de confluence de la Sauer avec l’Eberbach et le Klostergraben, dans un secteur où anciennement se déployaient les anciens méandres de la Moder entre les villages Koenigsbruck, Forstfeld, Kauffenheim et Leutenheim (figure 3).



Le secteur fortifié de Boulay



Dans l’espace intermédiaire entre les ouvrages d’artillerie du Bovenberg (communes d'Éblange et d'Ottonville) et les ouvrages de Behrenbach et d’Anzeling, un dispositif d'inondation défensive a été aménagé sur la Nied dans le secteur du village de Gomelange. Une digue barre la vallée et s’accompagne d’un barrage sur la rivière et d'un grand bief de vidange.



Le secteur fortifié de Montmédy



Sur le cours de la Chiers en amont de Montmédy, un bief organise également une inondation sur 3 km de long, provoquant une crue dans la vallée du Ton (rive droite). L’inondation du fond de vallée permet de couvrir l’intervalle entre l’ouvrage de Velosnes sur la rive gauche de la Chiers et les casemates de Fresnois sur la rive droite (figure 4).



Ces petites zones inondables confortent la défense des grands ouvrages CORF et complètent ces derniers. En aucun cas, la ligne d’eau n’est considérée comme l’élément défensif principal.



B. Le secteur fortifié des Vosges, la zone d’inondation de la Rotherbach-Schwarzbach



Les aménagements défensifs des cours de la Rotherbach et du Schwarzbach couvrent 16 km de long. Ils mobilisent des ressources en eau déjà disponibles de plusieurs étangs établis au fil de l’eau et partiellement intégrés aux zones d’inondation tels que les étangs du Glasbronn ou de l’Erbsenthal sur la Rotherbach ou de rive gauche (Langweiher, Welschkobertweiher, Fischerackerweiher) (figure 5). Ces derniers sont exposés en cas d’avance ennemie. Ils doivent cependant être vidangés progressivement afin de ne pas fragiliser les barrages établis sur les cours de la Rotherbach et du Schwarzbach. L’ensemble des digues des étangs a été rénové lors de travaux entrepris en 1932. Les volumes d’eau restent modestes à l’exception du Langweiher.





La ligne principale de défense s’organise derrière cette ligne d’eau élargie par l’inondation. Pour réaliser cette dernière, 12 barrages ont été aménagés sur les cours de la Rotherbach et du Schwarzbach (figure 6).. Chaque digue comporte un pertuis bétonné qui peut être obstrué, provoquant ainsi l’inondation en amont du barrage. L’inondation est lente, grossie par les vidanges des étangs. La faiblesse de la ressource en eau sur le Rotherbach entre les étangs de Glasbronn et de l’Erbsenthal, le barrage de l’Altzinsel et l’impossibilité d’accroître la zone d’inondation ont entraîné l’aménagement du cours en un fossé antichar en surcreusant le lit mineur. La profondeur du fossé atteint au moins 1.80 m, inondé et maintenu en eau par des seuils. Les berges ont été bétonnées ou empierrées afin d’éviter les affaissements. Des palplanches bordent également le cours. Ces aménagements ont été réalisés au cours de plusieurs phases de travaux entre 1936 et 1937. Les étangs au fil de l’eau de Glasbronn et de l’Erbsenthal ne devaient pas être vidangés en totalité car ils sont intégrés à la zone d’inondation de la Rotherbach lors des colmatages des pertuis du barrage du Glasbronn et de l’Altzinsel (figure 7).





La faiblesse de la ressource en eau disponible rend le processus d’inondation lent, notamment vers l’aval où la crue prend de 5 à 8 jours pour rendre la vallée infranchissable (figure 7). On peut s’étonner que dans les projets d’aménagement, le grand étang du Graffenweiher (1) n’ait pas été remis en eau par les services de la CORF. Cependant le secteur des Vosges reste le parent pauvre de la Ligne Maginot. D’autre part, l’encaissement de la vallée dominée par les sommets des Vosges du Nord, rend le secteur vulnérable.



C. Le secteur fortifié de la Sarre : la Ligne Maginot aquatique



Les grands secteurs de la ligne Maginot ont été aménagés prioritairement entre 1932 et 1934. La zone comprise entre le secteur fortifié de Boulay et les secteurs fortifiés de Rohrbach-les-Bitche et Bitche constitue une zone vulnérable où les positions défensives sont peu favorables. Dénommé « trouée de la Sarre », ce secteur bordant la boutonnière du Warndt en position dominante forme la dépression du Keuper aux vallées humides et marécageuses. C’est également la zone d’interfluve entre les bassins de la Moselle et celui de la Sarre. Ces vallées peuvent constituer un obstacle déjà mis en valeur dans le sud de cette région dans le secteur de la vallée de la Seille avec l’étang du Lindre (Chiffre, Mathis, 2015). Ainsi en l’absence d’une topographie favorable, c’est l’eau qui doit devenir un obstacle majeur, notamment contre les chars. La région n’offre cependant pas d’intérêt stratégique, à l’exception relative du nœud ferroviaire de Bénestroff (ligne Metz-Strasbourg et Nancy-Sarreguemines).



Le système s’articule en deux lignes d’eau de part et d’autre du village de Barst. À l’est la ligne aménage les affluents du bassin du Mutterbach, de l’Albe et de la Sarre. À l’ouest de ce dernier la ligne aménage le bassin de la Nied.



Les aménagements du Mutterbach, de l’Albe et de la Sarre



Dans cette zone, on a mobilisé les ressources en eau les plus importantes et surtout le secteur a fait l’objet d’améliorations constantes jusqu’en 1940. Le projet du Mutterbach utilise les eaux des étangs de Hoste-Haut et de Hoste-Bas, 5 barrages et 4 réservoirs à établir : Hirbach, Stangenwald, Diefenbach et Welschoff (figures 8, 9 et 10). Les grandes digues sont aménagées avec des « portes » (figure 11).







Le plan d’inondation doit faire face aux contextes anthropiques. Ainsi, au sud de Puttelange, il n’est pas question d’inonder le Mutterbach en raison de la présence des villages dans le lit majeur. Au sud d’Holving, le Mutterbach est plus encaissé avec une pente trop forte pour pouvoir inonder la vallée. Entre Hoste Bas et le Mutterbach, l’Hosterbach est aménagé en fossé antichar, avec des seuils réguliers. Le génie aménagea l’Hosterbach et le Mutterbach en recreusant le lit pour lui donner une profondeur de 1.80 m pour 8 m de largeur (Marque, 1989). Le canal de décharge entre les deux étangs de Hoste fut bétonné, approfondi et élargi.



Sur l’Albe, le barrage de Sarralbe devait arrêter 3 500 000 m3 fournis par l’étang de Mittersheim (4 100 000 m3). Pour cela un chenal a été aménagé depuis l’étang vers le canal des Houillères afin d’assurer le remplissage de la vallée de la Sarre et de l’Albe. La question de l’importance de l’inondation à Sarralbe est posée avec le risque de submerger entièrement la ville.



Enfin sur la Sarre, l’inondation s’organisait en deux biefs : celui de Herbitzheim (4 100 000 m3) et celui de Witring (1 600 000 m3). Alimentés directement par la Sarre, ils doivent recevoir également les eaux du grand lac-étang du Stock dont la capacité a été augmentée et portée à 12 millions de m3 en ennoyant une partie du village de Rhodes. Dans un second temps et si nécessaire les eaux de l’étang de Gondrexange (de capacité équivalente) peuvent être utilisées par le Canal des Houillères. Le génie militaire utilise une ressource en eau disponible dans la région des étangs et planifie l’inondation sur un vaste territoire du bassin hydrographique de la Sarre. Les volumes en eau sont bien supérieurs à ceux en jeu dans les Vosges du Nord.



Le secteur du bassin de la Nied



La ressource en eau pour le bassin de la Nied est beaucoup plus limitée et repose sur le lac étang du Bischwald (1 000 000 m3) et sur le Sauerlach. Des aménagements d’étangs sont projetés à Marienthal, à Holbach et deux à Maxstadt. Cependant la faiblesse des débits de la rivière rend le système d’inondation difficile à mettre en œuvre. Deux tracés sont étudiés. On a envisagé des digues d’inondation, notamment au Nonnenwald où les travaux débutent et à Leyviller (commune de Lachambre). Cependant, il faut attendre 1935 pour que les travaux de la ligne de défense prennent corps et se fixent au sud de la Nied, sur le Langenbach (affluent sud de la Nied). Une digue est réalisée à l’amont de Weiher, qui doit en barrer le cours. À l’aval le lit mineur est transformé en fossé antichar et doté de seuils bétonnés jusqu'à la Nied (figures 12 et 13). Un barrage est ébauché à Lelling à la confluence de la Nied et du ruisseau du Bischwald. L’étang du Bischwald n’est pas intégré au dispositif par manque de crédits pour effectuer son achat. Cependant la grande zone humide du Bischwald constitue un obstacle important. Dans un premier temps, le cours de la Nied est parsemé de seuils en béton, mais face au risque d’envasement ils sont détruits entre 1936-1937 et le génie entreprend des travaux importants de surcreusement entre Biding et Folschviller, ainsi que sur la section de la Nied qui borde le Grossberg dont la position dominante est jugée stratégique. C’est dans ce secteur fortifié de la Sarre que l’usage de l’eau a été le plus rationnalisé, même si les contingences budgétaires et hydrographiques ont parfois contraint la CORF à réduire les projets d’aménagements.



II. Les paysages de défense



Dans le cas de ces secteurs fortifiés des Vosges et de la Sarre, la défense repose sur l’interaction de la ressource en eau et des ouvrages défensifs. Étangs, digues, cours d’eau jouent un rôle essentiel à la préparation d’un obstacle défensif et dans l’optimisation des tentatives d'inondation. Ils permettent d’assurer la continuité entre les grands ouvrages ou les positions défensives. Le processus de mise en eau relevait d’unités spécialisées du génie. Elles étaient chargées de la mise en place de bastaings pour obstruer les pertuis, réguler le niveau d’inondation et gérer le remplissage des biefs.





À partir de la ligne de la Rotherbach et du Schwarzbach (figure 14), un paysage défensif s’organise avec des barrages, des zones d’inondation programmées, des fossés antichars. Ils sont couverts par des casemates CORF (figures 15 et 16 et 17), renforcées dans la vallée progressivement par des gros blocs et de petits ouvrages dont la densité augmente sensiblement avec la mobilisation (Wahl, 1987). En effet désormais la main d’œuvre militaire MOM permet de compléter le maillage défensif. Le camp de sûreté de Neunhoffen assure en temps de paix le logement des troupes du 154e RIF. Le cours de la rivière est défendu par treize casemates CORF (casemates simples et doubles de Graffenweiher, de Dambach, de Wineckerthal...) renforcées à chaque extrémité par une casemate d’artillerie MOM qui prend en enfilade la vallée (à l’est la casemate d’artillerie du Windstein et à l’ouest celle de Biesenberg associée à 8 blockhaus) (figure 18). Le dispositif est complété à l’est dans une zone plus accidentée par un ensemble de 17 blockhaus et la casemate de la Verrerie. Ce secteur constitue le point faible de la défense. Enfin, l’ensemble fortifié bénéficie de la couverture des tourelles de 75 des ouvrages du Grand-Hohékirkel et du Four-à-Chaux.



Cependant la question majeure reste le secteur de la trouée de la Sarre découverte depuis le référendum sarrois de 1935. Désormais, il convient de donner une consistance à ce dispositif. Pour épaissir la défense de la ligne d’eau (figure 19) qui commence à prendre forme, des champs de rails sont mis en place dès 1935, notamment dans le secteur entre Nied et Mutterbach. Un premier champ est installé entre le Nonnenwald et l’étang de Hoste-haut. Un second champ est déployé dans le secteur de Vahl-Ebersing. Aucun des ouvrages CORF prévus n’a été réalisé par manque de moyens. Ainsi le secteur ouest, qui est le moins protégé par le réseau d’inondation, n’était composé que de quatre demi-casemates pour canon de 75 et quelques petits ouvrages à tir direct (figure 20).





En retrait de la ligne de défense, des camps de sûreté sont construits pour accueillir les troupes qui doivent garnir les positions. Il s’agit de casernements généralement plus petits que les quartiers militaires des villes de garnison. Ils sont établis en bordure de villages ou parfois à l’écart. Ils sont organisés en 2 voire 3 entités : casernements collectifs pour les hommes de troupe, cités des cadres qui peuvent se diviser entre cités des sous-officiers et cités des officiers. Les logements des cadres s’inspirent du modèle des cités ouvrières des cadres. Des entrepôts ceinturent tout ou partie du camp auquel s’ajoute généralement un stand de tir. Des unités spécifiques voient le jour et occupent les casernements au fur et à mesure de leur achèvement. Ainsi, le 19 juin 1936, le 69e RIF est créé. Il est d’abord établi en grande partie à Morhange mais aussi à Saint-Avold et à Forbach, avant de s’installer à partir de 1937 dans les camps de sûreté à Saint-Jean Rohrbach pour le 1er bataillon, à Lixing-lès- Saint-Avold pour le 2e bataillon et à Barst et à Leyviller (figure 21), pour le 3e bataillon. Des casernements sont établis également à Puttelange, Sarralbe et Oermingen.





Pour le secteur fortifié de la Sarre, un vaste programme de constructions doit porter le nombre de casemates à 31 à partir de 1938. Il devait donner davantage de consistance au dispositif avec 9 casemates dans le secteur de Puttelange, 6 dans le secteur Barst-Cappel qui formait la jonction entre les deux dispositifs, 5 dans le secteur du Grossberg (Biding) et 7 autres réparties le long du cours de la Nied, jusqu’au barrage de Lelling où débute le secteur fortifié de Faulquemont.



Progressivement la position principale de défense s’indurie dans le paysage (figure 22 et 24). Elle est complétée par de multiples aménagements d’obstacles, de champs de rails, d’ouvrages d’infanterie, de fossés antichars, de « wagons ». Même si l’hydrosytème constitue la ligne principale de défense, le tracé est épaissi de 3 à 4 lignes d’obstacles et de défense antichars successives. À partir de la mobilisation chaque unité enrichit son secteur d’ouvrages « indéterminés » dits STG ou MOM (figure 23). De nombreux ouvrages restent encore aujourd’hui mal catégorisés ou ne correspondent pas aux standards. Un nouveau plan de construction de la Commission d’études des zones fortifiées CEZF prévoit la mise en chantier de 70 casemates doubles à construire entre Elvange, Bistroff, Francaltroff, Léning, Insming et Sarre-Union, soit un ouvrage tous les 2 km. Cependant, les moyens manquent pour achever totalement ce nouvel épaississement de la position. La question de l’accroissement du dispositif d’inondation est tranchée également par le déclenchement des hostilités. En effet, le cours d’eau devait connaître également des travaux (mise en œuvre de seuils…). Cependant, l’offensive allemande du printemps 1940 entraîne le départ progressif des unités du 20e Corps et donc un net ralentissement des travaux par manque de main-d’œuvre. Finalement l’offensive allemande vient percuter le dispositif fragilisé par les prélèvements d’unités.



Début juin le niveau d’inondation est porté au maximum lorsque l’offensive de la Wehrmarcht débute avec des moyens conséquents. Les Allemands avaient décidé d’attaquer les secteurs les plus faibles de la Ligne Maginot pour précipiter la chute des armées françaises. Ainsi, le secteur entre Saint-Avold et Sarreguemines avait été jugé comme le point faible du système fortifié. Le Herresgruppe C du général von Leeb reçoit l’ordre de mener une double attaque dans le secteur de la Sarre et sur le Rhin. Cette offensive est lancée alors que les Français ont reçu l’ordre du général Weygand d’engager une manœuvre de décrochage pour se réorganiser sur une ligne Loire-Doubs. L’offensive dans la trouée de la Sarre est confiée à la 1ère Armée de von Witzleben, composée de 3 corps d’armée (9 divisions). En face, les Français, sous le commandement du général Hubert, peuvent opposer deux divisions et trois régiments de forteresse (69e, 82e et 174e RIF). Ces unités devaient décrocher le 14 au soir, ne pouvant compter pour leur protection que sur un ensemble de casemates, de blockhaus et sur les zones d’inondation. L’attaque allemande appelée l’opération « Tiger» est déclenchée le 14 juin au matin. Les positions de Barst et du Grosberg tombent rapidement mais ils se heurtent à une forte résistance dans le secteur de Holving et Puttelange qui forme la ligne principale de résistance (Marque 1989, Keuer, Wilmouth, 2007). Une seule brèche est réalisée dans le bois du Kalmerich. Le 14 au soir, devant l’échec de l’attaque, von Witzleben suspend l’opération. Dans la nuit du 14 au 15 juin les forces françaises reçoivent un ordre de repli de la Ligne Maginot dont les positions sont progressivement abandonnées. Après avoir eu connaissance de ce retrait, les Allemands reprennent l’offensive le 15 juin et franchisent la ligne fortifiée réduisant les derniers points de résistance. Cette vigoureuse résistance du 14 juin souligne un succès difficile pour l’adversaire.



L’insuffisance de l’artillerie et le repli des forces françaises ont permis à l’offensive de la Sarre de percer le front malgré une sérieuse opposition. D’autre part, une percée est réalisée dans le secteur des Basse-Vosges qui s’appuie sur la vallée inondable du Schwarzbach  et une zone fortifiée entre Windstein et Lembach. C’est cette dernière, jugée plus faible, qui est choisie par le général Kniess pour lancer son attaque. Elle débute le 19 juin dans les secteurs du col de Guensthal et la clairière de la Verrerie, évitant ainsi le Schwarzbach. Malgré la résistance des casemates et l’appui des ouvrages du Four-à-Chaux et du Hochwald, une brèche est rapidement formée entre Dambach et Lembach. La ville d’Haguenau est atteinte par les Allemands dans la soirée (Mary J-Y., Hohnadel A., 2003). Ces combats tardifs et meurtriers de 1940 (1200 morts et 4000 blessés allemands pour le secteur de la Sarre) soulignent l’ingéniosité d’un système réalisé à l’économie ce qui explique qu’il ait pu être copié dans d’autres espaces européens.



III. Les hydrosystèmes de campagne en Europe hier et aujourd’hui



En Europe, durant la période de l’entre-deux-guerres, la question des fortifications de campagne et de la militarisation des cours d’eau a été reprise à de nombreuses reprises. L’inondation permet de mettre en place un obstacle hydrographique y compris sur des cours d’eau de petite taille afin d’aménager au mieux un territoire de combat.





A. Les hydrosystèmes défensifs en Europe : quelques exemples de réalisations



La ligne Chauvineau



Le système mis en œuvre par l’armée dans le secteur fortifié de la Sarre fut dupliqué dans le cas de la réalisation de la ligne Chauvineau (130 km) étudiée dès 1931 et mise en chantier seulement en 1939. Cette ligne de 130 km bordait la région parisienne de la Seine à la Marne en s’appuyant sur les cours de l’Oise, de la Nonette, de la Grivette, de l’Ourcq et enfin de la Marne. Comme dans le cas de la Ligne Maginot, des systèmes d’inondations ont été conçus le long de la Nonette et de la Grivette afin d’assurer à ces vallées un rôle défensif. Dans la vallée de la Nonette 13,5 km de cours entre Baron à l'amont et son confluent avec l'Oise près de Gouvieux, ont été aménagés de portes et de seuils (figure 25). Ainsi pour inonder la vallée 21 à 22 obstacles obstruaient le cours. Les surfaces inondées représentaient une superficie d'environ 200 hectares pour un volume d'eau de 900 000 à 1 000 000 de m3. Le dispositif devait s’accompagner de la mise en chantier de positions de combat. Paradoxalement les travaux de construction furent relativement rapides et 300 casemates furent construites (Beuscart, 2002). L’interfluve Nonette - Grivette fut partiellement obstrué par un fossé antichar. Le dispositif d’inondation a été mis en œuvre le 6 juin 1940. Bien que plus de la moitié des ouvrages ait aujourd’hui disparu, la ligne Chauvineau entre dans des projets touristiques et dans une politique de valorisation, étayés par des associations.



Westwall : la ligne de l’Otterbach



Face à la section de la Ligne Maginot qui couvrait le nord de l’Alsace et l’Outre-forêt (Secteur fortifié de Haguenau – sous-secteur fortifié de Pechlbronn) avec l’imposant ouvrage militaire du Hochwald, les Allemands ont déployé une section du Westwall appuyée sur le cours de l’Otterbach. Cette ligne est structurée par la construction de nombreux ouvrages bétonnés et l’aménagement d’un hydrosystème défensif sur 13 km entre Oberotterbach et Schaidt. Il est matérialisé par six digues-seuils obstruant le cours de l’Otterbach entre Oberotterbach à l’ouest et Niederotterbach à l’est. Ces digues ont formé plusieurs étangs au fil de l’eau avec la réalisation de chevaux de frise pour empêcher le franchissement des digues (figure 26). La largueur du dispositif est de 30 m. À l’amont, le cours a été rectifié pour structurer un fossé antichars. La ligne d’eau était battue par des bunkers établis sur la rive gauche de la rivière et protégeant ces derniers. Toutefois, sur cette section du Westwall jugée très vulnérable, les dispositifs défensifs s’organisaient sur 12 à 20 km de profondeur. Des coupures d’eau annexe ont été aménagées, ces portions de fossés - réservoirs antichars alternent avec des lignes « de dents de dragon ». Ainsi, au sud-ouest de de la bourgade de Schaidt, ont été aménagés un fossé réservoir de 500 m de long et un second de 800 m de long à Steinfeld. Malgré des décennies d’effacement du dispositif, les vestiges du Westwall font l’objet d’une politique d’inventaire et de patrimonialisation.



Le canal d’Ołobok ou la ligne Niesłysz-Obra (Allemagne – Pologne)



Le canal défensif d’Ołobok était à l’origine un affluent de l’Odra. Long de 29 km, il s’écoulait depuis le lac Niesłysz. L’aménagement de cette ligne défensive et la transformation de la rivière en canal de défense face à la Pologne ont été réalisés en deux temps. De 1932-1934 sont organisés la ligne des barrages protégée par la construction de petits abris, la sécurisation des routes principales menant à l'ouest et les dispositifs d’inondation et des seuils (figure 27). Puis à partir de 1934-1936, la reprise des travaux complète le dispositif avec de nouvelles casemates et surtout l’amélioration du dispositif hydraulique. Au total le canal d’Ołobok se compose de 15 installations hydrauliques, 9 déversoirs, 6 ponts coulissants et 19 bunkers établis sur sa rive droite. L’hydrosystème prévoyait 8 plaines inondables. Aujourd’hui, en Pologne, le canal abandonné est reconnu pour sa valeur naturelle et sa biodiversité.



La ligne de la Mławka (Pologne)



Dans un territoire ouvert comme la Pologne l’aménagement d’hydrosystèmes de campagne est une réponse à la préparation d’un territoire de défense afin de soutenir une lutte destinée à ralentir une offensive adverse. Ainsi, en Mazovie, dans le cadre de l’organisation d’un territoire défensif destiné à couvrir l’axe d’invasion depuis la Prusse-Orientale vers Moldin puis Varsovie, l’armée polonaise a aménagé tardivement un hydrosystème défensif dans la vallée marécageuse de la rivière Mławka. Cette ligne de 17 km, établie sur les collines glaciaires dominant les villages de Turza et de Rzęgnowo a été réalisée en juin-août 1939. 55 casemates ont été construites sur 93 prévues. Elles étaient reliées par des tranchées, des abris et des obstacles antichars. Il était prévu que la rivière devait être obstruée d’un barrage afin d’élargir la ligne d’eau. La position attaquée dès le début de la guerre a tenu du 1er au 3 septembre. Malgré une défense efficace, la position a été abandonnée car risquant d’être débordée. Aujourd’hui, la ligne de la Mławka est un lieu mémoire.



Ces quelques hydrosystèmes de campagne en Europe, illustre une politique d’organisation et de structuration de l’espace de défense dans un contexte de préparation des États à la guerre.



B. Quelle valeur actuelle pour les anciens hydrosystèmes défensifs ?



Délaissés et abandonnés totalement à partir des années 1950 pour leur valeur défensive, les hydrosystèmes militaires de la Ligne Maginot vont être progressivement restitués aux civils (Seramour, 2007). Dans un premier temps, les étangs de la région de Puttelange, convoités sont transformés en bases de loisirs. Ils sont colonisés par les pontons de pêche ou par les lotissements de vacances nés de façons spontanées et chaotiques (Mathis et Mathis, 2016). Ce territoire des étangs se tourne résolument vers la valorisation d’un espace touristique et de loisirs (les étangs du Welschhof, de Diffembach, de Rémering-lès-Puttelange, de Hoste-Bas et de Hirbach). Ainsi le secteur de Puttelange s’est progressivement transformé en un petit pays d’étangs. Les dynamiques territoriales conduisent à l’identification de ce territoire à ses étangs que traduit la modification du nom de la commune de Puttelange. À l’origine dénommée Puttelange-lès-Farschviller depuis 1928, la commune sera ensuite renommée Puttelange-aux-Lacs en 1971, faisant correspondre la réalité paysagère à la commune.



Les travaux de renaturation sur l’Hosterbach et le Mutterbach ont été entrepris par l’ONEMA et l’Agence de l’Eau Rhin Meuse entre 2004 et 2009 afin de restaurer le bon état écologique de ces cours d’eau. Ces travaux vont permettre d’exhumer une partie des aménagements militaires, considérés finalement comme perturbateurs du bon état écologique et de la bonne qualité des eaux. Les dynamiques de l’ancien aménagement militaire malgré l’enfrichement sont vues comme peu favorables à la biodiversité.



Ainsi, les travaux réalisés ont cherché à réduire le nombre de seuils et de redonner un rythme aux cours d’eau en créant des zones d’accélération et de repos, des méandres. Ils ont mis en œuvre les motifs d’un river design comme le précisent plus généralement L Lespez et M-A Germaine (2016) pour les questions de restauration ou de désaménagement. Depuis ces travaux de renaturation les cours ont perdu en grande partie leur image de fossé antichar et de canal. Ils ont été reméandrés, des plantations ont été réaménagées, les paysages de l’Hosterbach et du Mutterbach sont désormais celui de rivières rurales que les grandes digues et les pertuis barrent encore et surtout que protègent une multitude de casemates (Chiffre, Mathis, 2013). Ces travaux entraînent une lente déconnection entre l’hydrosystème et le paysage de défense. Cette démilitarisation des cours d’eau et du paysage interroge dans la mesure où les enjeux de qualité reposaient davantage sur la gestion des fronts d’eau nés de la conquête des berges des étangs par les touristes. Les nombreuses casemates ont souvent été considérées comme des éléments d’un paysage vernaculaire voire un « tiers paysage » (Clément, 2004).



Les travaux sur la Nied allemande remontent également à 2002, il s’agit d’une politique à long terme qui vise à restaurer le cours de la Nied en multipliant les opérations de renaturation. Une des priorités du Syndicat intercommunal d’aménagement de la Nied Allemande SIANA reste la consolidation des berges, de redonner là encore un rythme au cours d’eau et d’assurer le développement de frayères. Le SIANA a fait installer un affichage pédagogique en amont de la Nied allemande. Cependant dans le cas de la Nied, il n’y a pas de volonté d’assurer une prise en compte du patrimoine militaire. Le paysage de l’hydrosystème est considéré uniquement comme un paysage de vallée agricole et rurale. Il est déconnecté des héritages militaires qui s’alignent sur celui-ci et qui constituent les éléments les plus visibles de la militarisation du cours d’eau. Seule, la question du bon état écologique et de l’envasement du cours, son atterrissement par affaissement et effondrement des berges sont pris en compte. Il s’agit d’un traitement patrimonial. Le SIANA a multiplié les travaux de restauration et de désaménagement réalisant ponctuellement des motifs rivulaires (plantation, zone de fraies…). Cependant visuellement le paysage du cours de la Nied reste marqué par les aménagements militaires notamment la largeur du cours et la faible profondeur de la lame d’eau.



Cette permanence témoigne de l’aménagement du cours tout autant que de la faiblesse de la ressource en eau disponible dans le bassin versant auquel les militaires s’étaient heurtés lors des aménagements.



Conclusion



Les multiples legs de la militarisation des cours d’eau, en premier lieu de la Ligne Maginot et leur aménagement constituent une somme de traces paysagères « étranges » parce qu’aujourd’hui totalement hors contexte. Elles ne font plus sens pour l’observateur. Bien que ces dernières constituent des éléments d’un paysage de défense, né dans les années 1930 et partiellement entretenu jusqu’à la fin des années 1950, la gestion de cet héritage a souvent été de délaisser ces vestiges. L’armée parce qu’elle n’a pas vocation à gérer ce dernier de façon patrimoniale, les populations locales car leur mémoire de ce paysage est partielle (évacuation des populations civiles en 1939) et surtout parce que le contexte de l’inondation des territoires et des biens n’est pas favorable à entretenir ce type de mémoire. Seules, les associations ont cherché à valoriser ces legs dans une vision mémorielle, relayées parfois par les municipalités.



Il faut reconnaître également que les hydrosystèmes défensifs ne sont pas les traces les plus symboliques de la Ligne Maginot. Depuis les années 2000, le désaménagement dans le cadre du projet écologique entrepris sur le Mutterbach, en cours sur le Schwarzbach ou sur la Rotherbach, souligne avec la production de motifs environnementaux (eaux calmes, écoulements actifs…) soit un « river design » avec une volonté de construire un paysage standardisé de rivière, soit un « river landscape » rural. En fait, dans le cadre des politiques de restauration entrepris localement, la patrimonialisation des éléments des hydrosystèmes de défense avec la préservation de « témoins » n’est qu’un « motif » complémentaire à la production d’un « river landscape » standardisé et normé. Il s’agit bien d’une patrimonialisation alibi pour un projet de production paysagère de cours d’eau idéalisé.



Cependant les hydrosystèmes défensifs de campagne démontrent la capacité d’assurer la gestion des inondations volontaires des cours d’eau sur un temps long avec une relative précision. Ils illustrent une expérience unique dans la gestion des inondations de petits bassins hydrographiques. Les héritages écologiques nés de ces derniers, même s’ils sont loin de correspondre aux règles actuelles du génie écologique sont souvent sous-évalués. En s’inscrivant sur un temps long, les perturbations écologiques construisent des milieux riches et des niches écologiques nouvelles et opportunistes. Ainsi, malgré les perturbations liées à sa mise en défense, le canal défensif d’Ołobok présente aujourd’hui un état écologique riche et facteur de valorisation touristique dans un projet de découverte, associant environnement et patrimoine historique.



La politique de réduction de l’impact de la militarisation des cours d’eau menée actuellement ne valorise pas nécessairement les particularités des hydrosystèmes. Ceux-ci ne sont pas perçus comme le résultat de l’aménagement et de la gestion des cours d’eau par les sociétés humaines inscrites dans un temps long. Peut-être trop récente, la trace écologique de la Ligne Maginot est vue comme un perturbateur. Rappelons que la trace écologique de la Ligne de la Lauter ou de Wissembourg plus ancienne n’est pas interprétée comme un frein à la biodiversité (Mathis, 2016). La préservation de tout ou partie de l’héritage des legs militaires pourrait être un choix régional comme en Pologne (ligne de la Mławka), sinon national comme aux Pays Bas avec l’inscription de la Nouvelle ligne d'eau de Hollande ou de la ligne défensive d’Amsterdam à la liste des monuments nationaux, voire du patrimoine de l’Unesco. Cependant l’absence d’inventaire global et/ou la perte de la mémoire des lieux constituent des freins à une telle politique en France. Cette dernière ne peut être soutenue par les seules associations, relayées plus ou moins activement localement par les élus. Le paysage défensif de la Ligne Maginot par sa richesse et sa diversité constitue le symbole de la militarisation des frontières de la région Grand Est. Son échec et son abandon en font un symbole de l’apaisement des relations entre la France et l’Allemagne. À l’heure de la reconfiguration des marges régionales de l’Est au sein de la région Grand-Est, l’héritage militaire et son imaginaire constituent des traits communs à la nouvelle région ou encore au sein de la Grande Région Sar-Lor-Lux.



Bibliographie



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Lespez L.,Germaine M-A., 2016, «La rivière désaménagée ? Les paysages fluviaux et l’effacement des seuils et des barrages en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord-Est», BSGLg [En ligne], 67 (2016/2) - Dynamique fluviale, URL : http://popups.ulg.ac.be/0770-7576/index.php?id=4465



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Wahl J.B., 1987, La ligne Maginot en Alsace, 100 kilomètres de béton et d’acier, Steinbrunn-le-Haut, Éditions du Rhin, 438 p.



Note : 





(1) L'étang a été mis en eau au Moyen Âge par l’abbaye cistercienne de Sturzelbronn et s’étendait sur près d’un kilomètre de longueur. Les conflits d’usage entre l’abbaye et l’industriel De Dietrich amènent l’effacement de l'étang vers 1850.





 


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